Critique livre : Le Porte-lame de William Burrroughs

New-York 2014

Difficile et au fond peu utile de résumer un livre de William Burroughs… Lui même ne s’y serait peut-être pas risqué ! C’est une expérience rare, à part, un véritable trip littéraire. A vous glacer le sang par moments. Un livre de jeunesse peu épais (moins de 100 pages) et inédit jusqu’ici en français, étonnamment mûr, que l’on prend plaisir à lire tout en connaissant bien l’oeuvre de Burroughs. Car elle contient en germe ses thèmes de prédilection, annonçant clairement certains passages du Festin Nu.

Le Porte-lame, publié en 2011 chez Tristam

Le Porte-lame, publié en 2011 chez Tristam

Il y a dans le Porte-lame dont l’action se situe en 2014 : des émeutes (est-il utile de faire le lien avec l’actualité ?), de la revente
clandestine de médicaments (la Toile est utilisée à ces fins, entre autres bien sûr, aujourd’hui). Pour expliquer le titre sur lequel on
reviendra, « les porte-lames [sont] ces coursiers qui acheminent médicaments, instruments et matériel des fournisseurs aux clients, aux
praticiens et aux cliniques clandestines, sont un élément essentiel de la médecine parallèle. »

Les New-Yorkais du futur, imaginés par Burroughs dans les années 1970, se gavent de pilules. La plupart bouffent mal et s’en moquent complètement, ils vivotent grâce aux alloc’. L’héro est légale, tout comme le shit. On trouve alors des opiacés vingt fois plus puissants au marché noir. Est-ce là une mise en garde de la part de Sir William, grand consommateur et expert en la matière ? (A lire à ce sujet Junky du même auteur)

Dans le texte cela donne un univers dans lequel « la loi sur la sécurité nationale pose bientôt plus de problèmes qu’elle n’en résout. Des
médicaments qui stoppent le processus de vieillissement ont porté l’espérance de vie à 125 ans, aggravant ainsi les problèmes démographiques. » (p.34)

Au menu, nous retrouvons bien une écriture cut – comme il est dit sur la quatrième de couv’ – ou plutôt une ré-écriture, comme une grande part de l’oeuvre de Burroughs. Ici les situations sont tirées d’un récit d’Alan E. Nourse. Le livre se lit d’un jet, et l’on pense beaucoup à K.Dick durant la lecture. Enfin, ce livre qui brille par sa concision, devenu incontournable ou presque (hors Hexagone est-on tenté d’écrire à nouveau) possède un titre anglais qui ne l’est pas moins. Car celui-ci a été emprunté par Ridley Scott pour son chef d’oeuvre Blade Runner… Si Le Porte-lame manque un peu d’étoffe, son dépouillement contribue à son charme particulier. Tout comme la forme, longue nouvelle aux airs de scénario de film.

Le Porte-lame nous parvient trop tard en France (publié en 2011, mieux vaut tard que jamais) mais il constitue cependant une porte d’entrée idéale dans une oeuvre connue – à juste titre parfois pour lecteurs non anglophones dont je fais partie – pour être un brin aride. Nous le découvrons trop tard car l’univers dystopique dépeint ici de manière visionnaire est… trop proche du nôtre. On dirait parfois des extraits de JT. Ce serait un peu comme découvrir 1984 d’Orwell dans les années 2000.

Publié outre-Atlantique dans les années 70, ce livre était prophétique ! Et il aurait fallu le découvrir à ce moment-là pour l’apprécier à sa juste valeur et rire davantage des prévisions que l’on découvre sous la plume clinique mais acerbe de Burroughs, auteur dont la réputation n’est pas surfaite. Un écrivain qui m’accompagne depuis des années déjà… et mon estime envers lui ne cesse de croître.

Quelles formes pour le cinéma de demain ?

Alors que Gravity connaît un succès retentissant en salles, voici une petite réflexion sur l’avenir du cinéma. En effet, l’un des films de science-fiction les plus passionnants de ces dernières années, Le Congrès d’Ari Folman imagine ce qu’il adviendra des acteurs et du cinéma en 2030. De ce film trip réactionnaire nous pouvons retenir beaucoup de choses. Et imaginer aussi à notre tour dans quelle direction le septième art pourrait aller… En particulier le cinéma de genre, tributaire des évolutions techniques que certains cinéastes rendent responsable du manque de souffle d’Hollywood.

le-congres

Quel devenir pour les acteurs ?

Adaptation libre de la nouvelle « Le congrès de futurologie » de Stanislas Lem, Le Congrès représente un univers alternatif dans lequel les acteurs peuvent être scannés par une Major unique qui rachète les droits à l’image des acteurs. La Miramount fait ce qu’elle veut ensuite de l’image de l’acteur grâce aux doubles numériques. L’actrice Robin Wright, jouant son propre rôle dans cette fiction, va signer un contrat juteux la Major peu scrupuleuse. Elle n’aura ensuite que ses yeux pour pleurer !

Dans une mise en abîme alarmante, Ari Folman se projette dans un futur pas très reluisant pour le septième art. Folman traite avant tout de la perte d’un rapport au cinéma qui est en train de changer sur les plateaux de tournage. En effet, avec l’avènement de l’imagerie numérique, l’étape de fabrication des films et du tournage ont évolué. Et le cinéaste israélien rend aussi hommage à la fabrication artisanale des films… Ari Folman explique dans la note d’intention du Congrès :

« Dans l’ère post-Avatar, chaque cinéaste doit se demander si les acteurs de chair et de sang qui enflamment depuis toujours notre imagination peuvent être remplacés par des images de synthèse en 3D. Ces personnages numériques peuvent-ils éveiller le même enthousiasme en nous, et est-ce important ? ».

Hormis la problématique de la cession totale des droits à l’image, traitée de manière réactionnaire dans Le Congrès, la technique de la doublure numérique est en réalité très avancée. Et il n’y a pas besoin d’aller bien loin pour trouver l’Agence de Doublures Numériques puisqu’elle se trouve à Paris. Le but de l’Agence est de créer des « représentations en images de synthèse de personnalités existantes ou disparues. » Il n’y a donc nullement besoin de prises de vues au sens habituel du terme pour obtenir cet effet de réel tant prisé…

L’Agence ADN explique que « les doublures numériques vont remplacer les comédiens dans certains cas spécifiques : prolonger le travail des cascadeurs, pallier une indisponibilité provisoire ou définitive, résoudre une question de logistique, répondre à une difficulté de narration en postsynchro image, etc… » Le cinéma à grand budget est déjà friand de ces techniques… mais cependant, si le métier d’acteur évolue nous sommes encore bien loin du remplacement – même partiel – de ces derniers.

Selon le cinéaste Robert Zemeckis – qui a été le premier à utiliser la technologie en 2004 dans Le Pôle Express – « la performance capture consiste à capturer les mouvements du visage et du corps des acteurs. » La performance capture sollicite beaucoup les acteurs ! Il ne faut pas oublier que c’est aux acteurs que l’on doit la dite performance (voire les performances car un même acteur peut jouer plusieurs rôles). Le moindre mouvement des comédiens peut être enregistré grâce à des capteurs avant d’être envoyé ensuite à des ordinateurs. La performance est donc la base même du procédé.

Des acteurs se sont spécialisés dans ces modes de tournages qui requièrent un jeu bien particulier. L’acteur britannique Andy Serkis (La Planète des Singes : les Origines, Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne) est réputé pour ses rôles en performance capture et en motion capture (Le seigneur des anneaux), qui sont deux techniques bien distinctes.

Interrogé par le magazine Première en 2000, James Cameron expliquait à propos des « synthespians » (acteurs de synthèse) :

« C’est tout à fait faisable aujourd’hui. Il y a des « synthespians » dans le film de George Lucas. Ce qui reste encore a faire, c’est la création à l’écran d’un humanoïde, avec des yeux, un nez, etc., qui pourrait exprimer des émotions de façon crédible. À mon sens, la création d’Humphrey Bogart ou de Marilyn Monroe même si je comprends en quoi l’idée est attirante pour beaucoup de gens — a quelque chose de dérangeant. Ce ne sera jamais qu’une approximation. Ne nous leurrons pas : on ne pourra jamais ressusciter la manière de jouer de quelqu’un. Mais une application de cette technologie pourrait être valable dans une histoire qui suivrait par exemple MeI Gibson sur quarante ans : vous pouvez recréer un Mel Gibson de 15 ans par images de synthèse et lui demander de l’interpréter… »

***

La prise de vue live fait déjà de la résistance (avec succès)

Parmi les grosses productions sorties ces dernières semaines sur les écrans, Star Trek Into Darkness du réalisateur américain J.J. Abrams affichait une certaine nostalgie qui fait écho à celle qui transpirait déjà dans Le Congrès. Tout à fait dans l’air du temps, le deuxième film de Star Trek tourné par Abrams est un reboot de la saga intergalactique bourré d’hommages au cinéma de Steven Spielberg ou de George Lucas. Cinéaste touche-à-tout et fervent geek, Abrams se distingue également en tant que producteur de séries (Fringe, Alias, Lost) et cette forme d’hyperactivité lui permet d’expérimenter comme un laborantin !

Ces bricolages en série donnent à Abrams tout son mordant lorsqu’il se retrouve aux commandes d’une franchise telle que Star Trek… C’est avant tout un cinéaste bankable qui s’adresse aux adeptes de Lost, assumant pleinement un cinéma des trucs, des prises de vues dans d’immenses décors faits à la main. Avec pour modèle avoué le travail de Ridley Scott et son équipe sur le tournage de Blade Runner en 1982 ou encore celui de George Lucas sur Star Wars I à la fin des années 1970. J.J Abrams explique ainsi dans le n°690 des Cahiers du cinéma son travail sur les décors de Star Trek :

« Le premier objectif que nous avions avec Scott dans la construction des décors était de créer le plus de connexions possible entre les espaces pour pouvoir se déplacer réellement. Il y a certains moments où l’on a créé des impressions de continuité par le montage, mais je voulais éviter de travailler devant des greens screens. Les effets numériques ont servi à étendre ou compléter les décors mais ils ne peuvent pas encore remplacer des éléments comme le vent ou la lumière, l’oeil fait la différence. »

A l’écran et tout particulièrement sur grand écran, Star Trek Into Darkness fascine par sa fluidité et son réalisme. Cette approche est diamétralement opposée à celle de Zack Snyder par exemple, qui travaille davantage lors de l’étape dite de post-production des films. C’était un peu le problème de Superman Man of Steel dont les longueurs ne masquaient pas l’omniprésence des effets numériques… Et c’est bien cette façon de faire des films qui est attaquée par Ari Folman dans Les Cahiers du cinéma :

« Avant faire un film se résumait à cela : éprouver l’urgence de faire collaborer plusieurs personnes dans l’instant T du tournage. Aujourd’hui, ce moment n’est plus aussi décisif. Regardez L’Odyssée de Pi, que pouvons-nous voir sur un tel tournage ? Des écrans bleus, des regards fixant du vide. Il n’y a plus d’idée de relation humaine, on peut tout faire en postproduction. »

Actuellement, il ne faut pas oublier que la plupart des films réalisés avec des budgets faramineux tentent de trouver un équilibre entre le cinéma purement virtuel et les séquences live… équilibre qu’avait semble-t-il trouvé Avatar de James Cameron. On peut même penser qu’à l’avenir, les effets numériques devront se faire discrets dans les films. Et que paradoxalement ils pourraient être très nombreux mais concerner pour la plupart des corrections, des retouches afin de gommer par exemple des détails indésirables. En guise de conclusion, laissons la parole au prophétique Coppola dans le documentaire Hearts of Darkness.

Critique : La Piel Que Habito de Pedro Almodovar

Synopsis du film : Depuis que sa femme a été victime de brûlures dans un accident de voiture, le docteur Robert Ledgard, éminent chirurgien esthétique, se consacre à la création d’une nouvelle peau, grâce à laquelle il aurait pu sauver son épouse. Douze ans après le drame, il réussit dans son laboratoire privé à cultiver cette peau.

Pour y parvenir, le chirurgien a recours aux possibilités qu’offre la thérapie cellulaire. Outre les années de recherche et d’expérimentation, il faut aussi à Robert un cobaye, un complice et une absence totale de scrupules.

La Piel Que Habito n’est sans doute pas le film le plus brillant de Pedro Almodovar, mais c’est sans doute l’un de ses films les plus étonnants. Ce qui n’est pas peu dire. L’un des paris les plus risqués aussi. Car le cinéaste espagnol poursuit son mélange des genres en adaptant Mygale de Thierry Jonquet. Ce qui lui permet d’aborder des thèmes tels que l’identité, la sexualité, le lien créature-créateur ou l’eugénisme.

L’intrigue de La Piel Que Habito doit davantage à la science-fiction qu’au récit policier. Il est possible que le film reprenne les articulations du roman de Thierry Jonquet, que je ne connais pas. Les thèmes tels que la crise identitaire de l’héroïne sont assez proches de celles developpées dans Ghost in the Shell par Mamoru Oshii (et Masamune Shirow pour le manga original). On peut même comparer la plastique parfaite du major Kusanagi avec celle de Vera (Elena Anaya).

Pedro Almodovar semble en phase avec son sujet, qu’il traite de façon clinique, avec un troublant détachement. Le cinéaste espagnol nous immerge dans un thriller futuriste inconcevable. La maison de Robert est filmée comme un bloc opératoire dans lequel sa créature Vera est rayonnante, dans un quasi huis clos. La photographie de José Luis Alcaine valorise particulièrement le travail sur les matières, les volumes, les textures des objets et leur design. De même, les nombreuses scènes de sexe que contient La Piel Que Habito sont accomplies sans âme. Les hommes assouvissent leurs pulsions sur des corps d’abord résistants puis inertes.

Mais lorsque Almodovar a recours aux flachbacks pour expliquer les motivations de Robert Ledgard (Antonio Banderas) le chirurgien diabolique, La Piel Que Habito patine un peu, accumule les poncifs (à nouveau est-ce la trame de Jonquet ?), et devient bordélique inutilement. Ce passage déçoit et rabaisse le niveau d’une oeuvre d’une très bonne tenue. La scène de poursuite en moto dénote avec l’ambiance du film, tout comme l’illustration sonore choisie et ce morceau de Trentemoller, peu à propos. L’idée de vengeance développée est tout de même déroutante.

La Piel Que Habito est un crochet étonnant dans la filmo de Pedro Almodovar. Et le fait que des cinéastes tels qu’Almodovar ou Lars Von Trier s’attaquent au cinéma de science-fiction est réjouissant.

Critique : Melancholia de Lars Von Trier

Synopsis du film : À l’occasion de leur mariage, Justine et Michael donnent une somptueuse réception dans la maison de la soeur de Justine et de son beau-frère. Pendant ce temps, la planète Melancholia se dirige vers la Terre…

Loin du tapage médiatique Cannois, du choc émotionnel d’Antichrist, et finalement assez proche du niveau d’inspiration artistique qui lui valait une Palme d’Or à Cannes avec Dancer in the Dark, Lars Von Trier est toujours un très grand metteur en images. Nombre de plans de ce Melancholia vont hanteront bien au-delà de la projection. Le cinéaste danois est un poète du 7ème art, à l’orbite insaisissable. Avec Melancholia, il signe un film de science-fiction apocalyptique intimiste tourné en caméra épaule… Oui, dans le cinéma ultra-moderne, un film catastrophe filmé et écrit par Lars Von Trier peut être distribué par Les Films du Losange, qui distribuait notamment l’excellent Un amour de jeunesse de Mia Hansen-Love il y a quelques semaines !

Dans le dossier de presse de Melancholia, Lars Von Trier explique : « Justine est très proche de moi, de mes expériences avec les prophéties de fin du monde et la dépression, alors que Claire est censée être une personne… normale« .

Il ajoute « Mon analyste m’a dit que dans les situations catastrophiques, les mélancoliques gardaient plus la tête sur les épaules que les gens ordinaires, en partie parce qu’ils peuvent dire : Qu’est-ce que je t’avais dit ?’ Mais aussi parce qu’ils n’ont rien à perdre. »

Dans Melancholia, Justine (Kirsten Dunst) ne peut accéder au bonheur ordonné, à se marier pour se ranger, pour faire sens, pour fuir la solitude. Elle connaît alors la déprime et attendra tranquillement la fin d’un monde dont elle n’attend plus rien. Une oeuvre vertigineuse, en deux temps : la première s’intitule Justine et la seconde Claire. Cette seconde variation s’appuie sur la double expérience de la dépression, traversées par Lars Von Trier et Kirsten Dunst, qui donne à l’ensemble une valeur documentaire. Comme son nom l’indique, Melancholia nous conte la fin de la planète vue par une mélancolique (Justine) et une personne rationnelle (Claire, rassurée par son mari qui a une foi inébranlable dans la science), qui font s’entrechoquer la quête du bonheur terrestre, la cohabitation difficile avec ses semblables (mari, patron, soeur, mère, beau-frère) ou le pragmatisme scientifique.

En plus d’être un film inoubliable, Melancholia tire sa force de l’interprétation des deux actrices principales, sœurs à l’écran, Kirsten Dunst (prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes 2011) et Charlotte Gainsbourg. Le rôle de Justine, interprété par Kirsten Dunst était promis à Pénélope Cruz.

Comme Spielberg ou M. Night Shyamalan, la fin du monde est rapportée à la tragédie familiale. Sauf que le cinéaste danois vient d’une autre galaxie et choisit d’évoquer un mariage raté (on pense inévitablement à Festen de Thomas Vinterberg), une dépression et nombre de conflits humains pour donner à la fin du Monde une tonalité bien particulière. Enfin, Melancholia se termine sur l’un des plus beaux derniers plans jamais vus. Il s’ouvrait déjà sur le Tristan und Isolde Prelude de Wagner liant une série d’images magistrales composées de flashs mentaux de Kirsten Dunst et du choc (fantasmé ou réel ?) de la planète Melancholia avec la Terre.

Melancholia ou le film majeur d’un cinéaste déjà indispensable. Un grand film malade et désabusé. Malheureusement en compétitions à Cannes avec le Three Of Life de Malick. Deux oeuvres exceptionnelles, absolument kubrickiennes, qui nécéssitent plusieurs visions avant de pouvoir les appréhender, un peu. Il se pourrait que Lars Von Trier ait grandement facilité la tâche du jury Cannois en tentant de voler la vedette au charismatique Terrence Malick…