Critique livre : Le Bateau de Nam Le

Il y a certains livres que l’on n’oublie pas. Des sensations littéraires dans lesquelles on apprécie de se replonger. Retour donc sur un jeune auteur Vietnamien (encensé par la presse étrangère) qui, en 7 nouvelles seulement, parvient à nous mettre l’eau à la bouche, dans l’attente d’un premier roman… Le Bateau est paru en poche le mois dernier.

La première nouvelle de ce recueil, intiyulée L’amour, l’honneur, la pitié, l’orgueil (les vérités essentielles sur lesquelles il faut écrire selon Faulkner) semble largement autobiographique. Une bonne partie raconte en effet les difficultés rencontrées par l’auteur face à la difficulté de l’écriture (qui confesse au passage un petit faible pour le whisky). La relation père-fils est ici à l’honneur. Le père, Ba, dit à son fils au sujet de ses lecteurs « Ils applaudiront et ils oublieront. » (p.37)

Il est également question des thèmes abordés dans les nouvelles à venir. Ba conte son expérience de la guerre du Vietnam. Ce thème revient dans la nouvelle qui clôt le recueil, Le Bateau. Il est par ailleurs question d’hémorroïdes dans la nouvelle Revoir Elise… Dans celle-ci, un peintre néo-figuratif, Henry Luff, apprendra qu’il est atteint d’un cancer du côlon. Il veut à tout prix rencontrer sa fille, une violoncelliste prodige, avant que la maladie ne l’emporte. Elle n’est pas au courant de sa maladie et refuse de voir Henry. Dans cette nouvelle, Nam Le excelle ; il nous donne la nausée, le mal de mer et parvient à nous faire ressentir physiquement le mal être et la douleur de son personnage. Une des grands textes de ce recueil.

Chaque nouvelle explore des régions différentes du globe (Téhéran, Medellin, Hiroshima, Australie) et l’auteur se régale à dépeindre des torrents d’émotions qui précèdent une chute irrémédiable, un changement de vie radical, une rupture… Le livre se termine même de manière optimiste avec un bateau qui fuit le Vietnam en guerre. Un peu inégal (Cartagena, Halflead Bay m’ont moins impressionné) ce recueil parvient souvent à être bouillonnant, par la force de l’écriture. Choc des cultures (Ici à Téhéran), et exploration des mutiples facettes d’une vie, Le bateau est l’un meilleurs recueils de nouvelles que j’ai pu lire ces dernières années.

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Critique : Big fan, Radiohead, la fin du monde et moi de Fabrice Colin

  Kid M

 

Vous n’êtes pas fan de King of Limbs ? Vous n’avez pas encore écouté 1010 fois Idioteque ? Vous êtes en danger. Explications.

Bill Madlock était un big fanatique. Pas le joueur de base-ball, l’autre. Convaincu que « Radiohead jouait pour sauver le monde » (p.216) et que Thom Yorke est un prophète. Celui que l’on surnommait « gros tas », « gros lard », « Hippo » ou encore « Gros Bill », est un solitaire qui s’est lancé dans un culte sans borne pour le quintet de Thom Yorke.


Dans Big Fan, 3 histoires s’imbriquent. La biographie du groupe Radiohead, formation rock alternative incontournable aux 30 millions d’albums vendus (avant King of Limbs), des lettres de Bill Madlock adressées à Fabrice Colin, une des rares personnes (en dehors de légers fanatiques écumant les forums dédiés à la bande à Thom Torke sur lesquels l’auteur a pris connaissance du cas Madlock) à s’être focalisée sur Bill Madlock.

Ce dernier est (à peine) connu pour avoir tiré deux balles au dessus de la foule lors d’un concert de Radiohead, le 25 juin 2008 au Victoria Park de Londres. Madlock pensait même que la police du Karma allait s’en prendre au groupe et a grièvement blessé une personne. Madlock a été interné en psychiatrie, à Grendon. Un troisième récit reconstitue donc logiquement l’itinéraire de l’attachant Bill Madlock. A noter que Big Fan contient une postface de Fabrice Colin, particulièrement éclairante et bienvenue.

 

Les tirades de Bill Madlock nous laisse sans voix. « Thom Yorke est le fils caché de George Orwell, de Franz Kafka, de William S. Burroughs et de Jim Morrisson, chers amis. Transcrite en alphabet morse, la ligne de batterie de Reckoner diffuse un message d’une étonnante clarté, enjoignant tous les Tories d’Angleterre à un suicide de masse. » (p.164)D’ailleurs, Fabrice Colin est légitimement impuissant lorsqu’il s’agit d’avancer les raisons d’une telle folie : Peut-être que Madlock n’a pas pardonné à sa mère d’être une adepte des Beatles. Sans doute a-t-il perçu un écho aux romans apocalyptiques qui peuplaient ses phantasmes de fins du monde dans les textes de Radiohead. Incapable du moindre discernement, Bill Madlock aurait très bien pu porter son attention sur Public Enemy ou sur Chantal Goya, les interprétations tirées de ses écoutes, auraient donné un résultat tout aussi surprenant.

Le rapprochement de 1984 d’Orwell et de la chanson Karma Police constitue le matériau de base sur lequel Bill Madlock a édifié des théories exclusives, aussi abracadabrantes qu’irréfutables. Buvant les paroles de Radiohead, vivant au rythme de la musique du groupe originaire d’Abingdon, le décès de sa compagne Karen, elle-même amante de Radiohead, a définitivement refermé l’univers habité par Madlock. Il a ainsi assemblé un magma de fabulation rendant la lecture de Big Fan aussi effrayante qu’un tueur en série lâché dans un supermarché, un samedi après-midi.

 

L’auteur de Dreamericana et de Sayonara Baby signe ce Big Fan d’une écriture racée, parfaitement maîtrisée qui se paie même le luxe d’une biographie du groupe bourrée de clichés journalistiques n’ayant pas échappés à Madlock ! Big Fun ! Sous la plume de Fabrice Colin, Bill Madlock a assurément des airs de Patrick Bateman. Parfois, il nous terrifie autant que Jack Torrance ! Difficile de croire que Radiohead est derrière tout ça.

Pour finir en beauté, sachez que la biographie de Radiohead rédigée par Colin conserve les annotations apportées par le fanatique Madlock. Ainsi on peut lire, entre autres : « Ne continue pas à lire ce livre. N’essaie pas de le publier. C’est mon avis, mec. Tu donnes du groupe une image faussée : une image bourgeoise, coincée, hésitante. […] Si c’est pour écrire de telles inepties, tu peux tout aussi bien te lancer en politique ou devenir testeur de somnifères. Vous êtes vivants et je suis mort, ce genre. » (p.136) Ceux qui maîtrisent bien l’histoire de Radiohead ne trouveront aucune révélation fracassante dans cet intermède biographique. D’autant plus que la biographie s’arrête très tôt, à l’époque Kid A. Mais… que se passe-t-il ? Serais-je d’accord avec Bill Madlock ? Est-ce grave docteur ?

Big Fan de Fabrice Colin

Ed. INCULTE / AFTERPOP