Critique : Big fan, Radiohead, la fin du monde et moi de Fabrice Colin

  Kid M

 

Vous n’êtes pas fan de King of Limbs ? Vous n’avez pas encore écouté 1010 fois Idioteque ? Vous êtes en danger. Explications.

Bill Madlock était un big fanatique. Pas le joueur de base-ball, l’autre. Convaincu que « Radiohead jouait pour sauver le monde » (p.216) et que Thom Yorke est un prophète. Celui que l’on surnommait « gros tas », « gros lard », « Hippo » ou encore « Gros Bill », est un solitaire qui s’est lancé dans un culte sans borne pour le quintet de Thom Yorke.


Dans Big Fan, 3 histoires s’imbriquent. La biographie du groupe Radiohead, formation rock alternative incontournable aux 30 millions d’albums vendus (avant King of Limbs), des lettres de Bill Madlock adressées à Fabrice Colin, une des rares personnes (en dehors de légers fanatiques écumant les forums dédiés à la bande à Thom Torke sur lesquels l’auteur a pris connaissance du cas Madlock) à s’être focalisée sur Bill Madlock.

Ce dernier est (à peine) connu pour avoir tiré deux balles au dessus de la foule lors d’un concert de Radiohead, le 25 juin 2008 au Victoria Park de Londres. Madlock pensait même que la police du Karma allait s’en prendre au groupe et a grièvement blessé une personne. Madlock a été interné en psychiatrie, à Grendon. Un troisième récit reconstitue donc logiquement l’itinéraire de l’attachant Bill Madlock. A noter que Big Fan contient une postface de Fabrice Colin, particulièrement éclairante et bienvenue.

 

Les tirades de Bill Madlock nous laisse sans voix. « Thom Yorke est le fils caché de George Orwell, de Franz Kafka, de William S. Burroughs et de Jim Morrisson, chers amis. Transcrite en alphabet morse, la ligne de batterie de Reckoner diffuse un message d’une étonnante clarté, enjoignant tous les Tories d’Angleterre à un suicide de masse. » (p.164)D’ailleurs, Fabrice Colin est légitimement impuissant lorsqu’il s’agit d’avancer les raisons d’une telle folie : Peut-être que Madlock n’a pas pardonné à sa mère d’être une adepte des Beatles. Sans doute a-t-il perçu un écho aux romans apocalyptiques qui peuplaient ses phantasmes de fins du monde dans les textes de Radiohead. Incapable du moindre discernement, Bill Madlock aurait très bien pu porter son attention sur Public Enemy ou sur Chantal Goya, les interprétations tirées de ses écoutes, auraient donné un résultat tout aussi surprenant.

Le rapprochement de 1984 d’Orwell et de la chanson Karma Police constitue le matériau de base sur lequel Bill Madlock a édifié des théories exclusives, aussi abracadabrantes qu’irréfutables. Buvant les paroles de Radiohead, vivant au rythme de la musique du groupe originaire d’Abingdon, le décès de sa compagne Karen, elle-même amante de Radiohead, a définitivement refermé l’univers habité par Madlock. Il a ainsi assemblé un magma de fabulation rendant la lecture de Big Fan aussi effrayante qu’un tueur en série lâché dans un supermarché, un samedi après-midi.

 

L’auteur de Dreamericana et de Sayonara Baby signe ce Big Fan d’une écriture racée, parfaitement maîtrisée qui se paie même le luxe d’une biographie du groupe bourrée de clichés journalistiques n’ayant pas échappés à Madlock ! Big Fun ! Sous la plume de Fabrice Colin, Bill Madlock a assurément des airs de Patrick Bateman. Parfois, il nous terrifie autant que Jack Torrance ! Difficile de croire que Radiohead est derrière tout ça.

Pour finir en beauté, sachez que la biographie de Radiohead rédigée par Colin conserve les annotations apportées par le fanatique Madlock. Ainsi on peut lire, entre autres : « Ne continue pas à lire ce livre. N’essaie pas de le publier. C’est mon avis, mec. Tu donnes du groupe une image faussée : une image bourgeoise, coincée, hésitante. […] Si c’est pour écrire de telles inepties, tu peux tout aussi bien te lancer en politique ou devenir testeur de somnifères. Vous êtes vivants et je suis mort, ce genre. » (p.136) Ceux qui maîtrisent bien l’histoire de Radiohead ne trouveront aucune révélation fracassante dans cet intermède biographique. D’autant plus que la biographie s’arrête très tôt, à l’époque Kid A. Mais… que se passe-t-il ? Serais-je d’accord avec Bill Madlock ? Est-ce grave docteur ?

Big Fan de Fabrice Colin

Ed. INCULTE / AFTERPOP

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Critique : jPod de Douglas Coupland

  Génération Y

 

Rentrer dans un univers de geeks ne requiert pas une maîtrise en informatique ou un doctorat en sciences. Bon, il vrai que si vous prenez l’ iPhone 4 de votre cousin pour un dessous de table ou si vous ne faites pas la différence entre un ebook et une livebox, vous risquez d’être un peu perdu au départ mais cela devrait aller après avoir tourné quelques pages du dernier roman de Douglas Coupland.

 

jPod regroupe 6 jeunes salariés connectés dont le nom commence par la lettre J et dont la mission est de développer des jeux vidéos. Nous suivons donc les tribulations d’Ethan, jeune programmeur qui gagne plutôt bien sa vie (41 500$ annuels). Il déteste l’humidité, est un adepte du jeu de rôle Chrono Trigger sur Playstation, aime son travail, redoute les karaokés et apprécie les extra-terrestres Kang et Kodos apparaissant dans Les Simpson. Ethan doit jongler entre sa mère Carol qui a électrocuté un biker et cultive de l’herbe, un père figurant dans des films à petit budget ou dans des publicités (dans lesquelles il parvient parfois à placer quelques répliques) et son frère Greg magouillant avec des clandestins chinois. Un tel tableau rappelle La fonction du balai de David Foster Wallace publié également au Diable Vauvert.

Les dialogues de Douglas Coupland sont savoureux, rythmés, souvent irrésistibles. Du livre a été tiré une série télévisée éponyme, diffusée sur la chaîne américaine CBC. Le roman peut d’ailleurs être abordé comme un feuilleton, son adaptation à la télévision a donc du se faire tout en souplesse. Le type de répliques, les personnages excentriques et névrosés, et les rebondissements sont typiques des séries contemporaines loufoques telles que The Big Bang Theory ou Arrested Developpement.

Les personnages de jPod, Ethan en prime, tentent de donner un sens à leur Existenz chaotique. Ils vivent dans une réalité mouvante et instable (régie par Microsoft ?) dans laquelle ils sont sans cesse évalués et jugés. Et ce ne sont pas les parents d’Ethan qui l’aident à trouver un équilibre… La normalité n’est pas légion chez Coupland mais ce n’est qu’une fiction rassurons-nous…

Pourtant, l’auteur peine à trouver son rythme de croisière, peut-être jPod est-il trop répétitif et du coup Douglas Coupland ne semble pas toujours à son aise baigné dans cette génération. La majorité de son roman se limite à du pur entertainement Nintendo maniaque et manque de substance. On sent que l’auteur a pris plaisir à écrire, il n’en demeure pas moins plaisant à lire mais il manque à ce jPod ne serait-ce qu’une toile de fond plus fouillée et sans doute moins stéréotypée. C’est donc grâce à ses aventures rocambolesques que le roman se montre le plus vif.

 

Saluons une vraie recherche narrative expérimentale (autopastiche ?) profitant à la lecture, comme une curieuse liste de nombres de plusieurs pages parmi lesquels s’est glissé un nombre premier à identifier, des mails et spams échangés retranscris comme autant de symboles d’un consumérisme boulimique, méchamment intrusif. Ou comment montrer simplement – encore fallait-il y penser – comment le langage machine peut nous sembler si familier alors qu’il nous est totalement étranger. On relève aussi le recours à une police de petite taille pour rendre compte de moment de solitude vécu par un informaticien lorsque sa mère s’invite à jPod. Et enfin – narcissisme ou coup de génie ?- Douglas Coupland himself apparaît dans la fiction. Ethan le rencontre dans un avion en partance pour la Chine. Coupland pratique l’auto-dérision de manière un peu trop systématique, comme pour se faire pardonner de faire son miel sur ces générations (succès mérité pour Génération X, et Y matière du présent roman). Mais Coupland ne dépasse pas vraiment les stéréotypes sur les geeks et semble bien incapable d’entreprendre toute étude sociologique. Il se borne et des révélations du genre : la génération X buvait de la Zima, la génération Y tourne au Coca Cola !


La plongée dans le quotidien de la génération Y est peu reluisante. Coupland dresse un portrait (rapide) d’une génération frivole pour laquelle tout va trop vite (qui joue à de vieux jeux vidéos sur des émulateurs, par nostalgie) et qui procrastine. Dans jPod, Douglas Coupland mise un peu trop sur l’humour pour faire mouche, au risque d’en faire trop. Le lecteur marque alors une pause pour pouvoir avaler tranquillement les 520 pages que compte ce pavé.

jPod de Douglas Coupland

[jPod, 2006]

ÉD. AU DIABLE VAUVERT, DÉC. 2009