Critique Musique : Autechre – Exai

Autechre fait le bilan

2013, éternel retour d’Autechre, aussi énervé qu’en 2005…

C’est une première, le duo de Sheffield propose pour son 11ème album sur le mythique label Warp un double CD, autrement dit plus de 2h30 de sons, de clicks, de bleeps… En 2010, Autechre avait presque sorti autant de matos avec un LP (Oversteps) et un long EP (Move Of Ten).

Un peu comme pour la sortie de Minidisc sous le pseudo Gescom, une lecture en mode aléatoire des morceaux paraît être une solution pour apprécier Exai. Tant il semble que l’ordre des titres importe assez peu, pour une fois. Plus que jamais, Autechre a mis sa discographie en lambeaux pour mieux ré-agencer les pièces éparses, au moins mentalement. Et une chose est sûre, Rob Brown et Sean Booth ne se lassent pas de balancer des artefacts sonores, chercheurs et sculpteurs insatiables de combinaisons inédites, à l’affût des bugs générateurs d’idées ou de territoires vierges.

Mais si Exai délaisse par moments la quête absolue et obsessionnelle de nouveautés ou bien l’angoisse de la redite très prégnante chez ces maîtres chercheurs, ce nouveau matériau (en respectant d’abord l’ordre des tracks imposé) est d’emblée aride. L’entrée dans Exai est non seulement clinique, elle est presque démonstrative… Les quatre premières pistes – quasiment – nous malmènent avec sadisme parfois, sans concession souvent, même si peu avant sa moitié irlite (get 0) contient une petite éclaircie bienvenue, avant de marteler encore avec ses beats impeccablement ciselés. Le duo semble avoir choisi de nous défoncer la tronche (mais pas les tympans) avec des rythmiques que l’ont n’avait plus entendues depuis Untitled (2005 donc).

exai

Ensuite, t ess xi puis vekos se donnent à entendre comme les compositions les plus démentes – au sens mémorable du terme – et profondes que j’ai entendu chez Autechre. Ce qui n’est pas peu dire. La production, la densité des textures, l’équilibre spectral, le mastering, la primordiale progression des morceaux sont mortelles. Bref, c’est du Autechre de gala !

Pitchfork a déploré dans sa critique certaines longueurs, et il semble clair que l’album ne semble pas fait pour être écouté d’une traite. Dès flep et surtout tuinorizn, des longueurs et peut-être un manque d’âme se font ressentir. Ce qui m’étonne avec ce dernier morceau, pas incontournable, c’est qu’il semble tiré des fonds de tiroirs (ou plutôt de disque dur) et relever d’une époque antérieure à Quaristice (2008) sans actualisation. Survient alors l’essentiel bladelores. Et la fin d’un premier disque hétérogène.

Exai 1 est plutôt sombre. Plus radical que jamais également. Il paraît assez proche de Draft 7.30 sur ce point. Du reste, irlite (get 0), t ess xi, vekos et bladelores entrent au panthéon des voyages mentaux les plus riches et profonds d’Autechre.

Autechre Exai

Le second disque va moins bourriner et ralentir le tempo. Il s’ouvre sur is. Un morceau à nouveau scindé en deux, réussi en tous points. Sa seconde partie m’évoque le travail de Tim Hecker. Puis, Nodezsh et runrepik portent la signature d’Autechre. Instantanément reconnaissable bien qu’en perpétuelle mutation, réajustée au fil des disques. Le deuxième disque est plus orienté IDM. Limpide et moins aride jusqu’au médiocre spl9 dont les premières notes rappelaient pourtant le EP7 dans le jeu avec les reverb numériques. Autechre semble adresser un clin d’oeil à la production électro actuelle mais ce n’est pas leur fort.

Cloudline pourrait avoir être produit par Gescom (période Skull Snap EP) et rend hommage au hip hop. Bons joueurs… Mais Autechre déconstruit les instrus pionniers du rap dans un exercice époustouflant, dérangeant. Quelques minutes plus tard, recks on lui emboîtera le pas (lequel de Rob Brown ou Sean Booth a le plus écouté Public Enemy?) ; deco loc n’aurait pas dépareillé sur Untitled et Exai 2 se clôt en beauté sur l’Overstepien yjy ux !

Je perçois nettement une pointe de nostalgie dans Exai qui – d’une manière générale – reprend les choses là où Untitled les avaient laissées, surtout sur le premier disque. L’évolution est néanmoins palpable ainsi qu’une sorte d’introspection musicale. On pourrait regretter l’épure harmonieuse d’Oversteps et le supplément d’âme qui s’en dégage encore. Overtsteps est devenu un beau disque abstrait. Quaristice puis Oversteps se signalaient par un retour sur des terres plus ambiant, en jouant tout de même sur les déséquilibres qui caractérisent la musique d’Autechre. Mais avec Exai le duo semble impliquer l’auditeur et l’inviter à composer sa propre playlist (ou recourir à un écoute en mode Shuffle). Exai est insaisissable, passionnant et la musique d’Autechre toujours en mutation.

La matière sonore est diverse, mouvante, libre. Même inégal et bordélique, Exai porte bien haut la maestria d’Autechre, sciant à chaque écoute l’auditeur. Si Rob Brown et Sean Booth ne chamboulent pas leur approche de la musique, ils ne cèdent jamais à la facilité car au contraire, leur oeuvre est toujours aussi riche, fragmentée et personnelle. Nous verrons d’ici quelques années si le crû 2013 se révèle aussi inépuisable que les visionnaires Tri Repetae, Confield, Untitled et Oversteps, sources d’influences pour tous, grâce à la richesse des textures ou des arrangements. Car Rob Brown et Sean Booth sont avant tout des musiciens. Pas des cyborgs.

Autechre Exai Warp

Autechre
Exai
Warp
WARPCDD234 / février 2013
17 tracks

expérimental/ IDM

Streaming

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Critique cinéma : Laurence Anyways de Xavier Dolan

Synopsis : Laurence Anyways, c’est l’histoire d’un amour impossible.
Le jour de son trentième anniversaire, Laurence, qui est très amoureux de Fred, révèle à celle-ci, après d’abstruses circonlocutions, son désir de devenir une femme.

Avec Melvil Poupaud (Laurence), Suzanne Clément (Fred), Nathalie Baye, Monia Chokri…

3 films. 4 ans. C’est le temps qu’il aura fallu à Xavier Dolan pour atteindre la maturité (ou la plénitude) cinématographique. Bien que son premier film, J’ai tué ma mère était déjà un bijou, réalisé par un gamin de 19 ans à l’époque, incarnant un enfant gâté au visage angélique, dans un habile dosage d’auto-fiction, de fiction et de documentaire…

Il faut dire que pour tourner Laurence Anyways, Xavier Dolan s’est extrêmement bien entouré, en témoigne les contributions d’Yves Bélanger (à la direction photo), d’Anne Pritchard (aux décors, OMG !), ou encore François Barbeau aux costumes. Sans parler des acteurs-performers : Melvil Poupaud, étonnant et Suzanne Clément, sensationnelle. Ce qui permet à Xavier Dolan de créer un film débordant de créativité, de foi dans le septième art, de travail et de talent(s). En bref, après avoir déjà démontré un potentiel énorme à travers ses deux premiers longs (quoique Les Amours imaginaires aient déjà pris un léger coup de vieux comme le redoutait Chronic’art à la sortie du film, bien vu) Xavier Dolan – aux commandes d’un film casse gueule qu’il rend universel – explose tout !

Aux post-ados en crise des Amours imaginaires, fait place dans Laurence Anyways à l’être le plus seul au monde : un néo-trans’ (Poupaud) qui choisit de rester avec sa copine (Clément). Aux amours imaginaires succède l’amour impossible, destructeur. Mais jamais ennuyeux. Le choix d’un tel sujet permet au film d’échapper à l’esthétique publicitaire qui pouvait parfois déranger dans Les Amours imaginaires.

Tout au plus, les 20 premières minutes de Laurence font redouter le pire : un espèce de clip musical de 2h39, avec des influences multiples, du style Almodóvar ou Araki, avec un fond pauvre. Dans ce cas, la bande-annonce aurait amplement suffi. Mais après un prologue qu’il faudra nécessairement revoir, foutraque à souhait, le bon vieux réalisme Bazinien refait surface ; lorsque Laurence (Laurent à ce moment-là du film ?) annonce qu’il veut se travestir. Laurence et Fred vont se haïr, se retrouver, s’aimer, se séparer. Et pas nécessairement dans cet ordre.

Dolan fait donc de l’universel avec un matériau marginal, « queer » pour reprendre un terme tendance et fourre-tout. Il se saisit d’un problème communautaire mais focalise sur la difficulté du couple qui tente malgré tout de composer avec  cette différence affichée, placardée. Il faudrait avoir la force d’un super-héros pour outrepasser les considérations bien-pensantes de tout un chacun qui vont faire de la vie de Laurence un enfer. Peut-on vivre dans la différence et s’en réclamer sans y laisser toutes ses plumes ? Cette relation particulière entre Laurence et Fred contre vents et marées s’effrite. Et c’est de là que le film puise sa densité, son épaisseur.

La mise en scène, la mise en images transpirent d’une passion communicative pour le cinéma. L’agencement d’influences multiples donne lieu à un film singulier. Laurence Anyways est un pur objet de cinéma, au sens maniaque, fétichiste du terme. Mais son aspect « social » lui permet d’être opérant à divers niveaux. Au moins deux. Pur film de cinéma et cinéma militant (sans tomber dans le manifeste), pop et grave à la fois. En ce sens, Dolan , et non Nolan (!),  s’inscrit dans la continuité d’Almodovar et se fait plus profond qu’un Gregg Araki.

A l’opposé des post-ados affectés des Amours imaginaires, Laurence est un vrai drame, esthétisant certes, mais la pose permet de caractériser les personnages. C’est le drame des gens « spéciaux » (il en est déjà question dans J’ai tué ma mère, largement autobiographique, et c’est Dolan himself qui joue le gamin spécial de 16 ans envoyé en pension) qui échappent un temps à la vision conformiste, consensuelle et étriquée du monde, tant que cette différence constitue une énergie motrice. Ici, le transsexuel lutte peu à peu pour survivre, en écrivant de la poésie, il tire visiblement la matière créative de ce rejet et de sa sensibilité alors exacerbée. Mais il vit dans la solitude à cause de ses choix (le film aurait peut-être pu insister davantage sur ce point) sans voir son père, en conflit avec sa mère (Nathalie Baye, masculine à souhait…)

Laurence Anyways questionne le rapport à la « normalité », l’appartenance à un groupe dominant, ici les hétéros. Il figure avec excès la différence affichée (pour pouvoir l’assumer ?), comme un besoin du transsexuel.

Le film va diviser, déchaîner les passions. Sa construction par fragments, par chapitres, ne simplifiera pas la tâche de ceux qui s’arrêteront à ce qu’il estimeront être des fautes de goût.  Car, ne faisant jamais dans la demi-mesure, Laurence Anyways va énerver… ou bien remporter l’adhésion totale ! Mais comme cette critique essaie de le montrer, le spectateur fait face, je pense, à de réels partis pris, à un cinéaste qui ose à peu près tout. Sans qu’il s’agisse d’un caprice d’enfant gâté, d’un exercice de style vain. Par exemple, des codes couleurs correspondent à différentes périodes dans la vie de Laurence. L’utilisation de la musique n’est pas décorative, elle fait sens ou plutôt revendique sa place, son importance dans ce film patchwork. Et il faut bien reconnaître également que Dolan te fait aimer Dalida (Les Amours imaginaires) et même supporter Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion… le titre tombe à pic, il faut bien le reconnaître !

Laurence Anyways est assurément l’un des meilleurs films de l’année. En fait seuls des cinéastes tels que Fincher (Millenium), Nichols (Take Shelter) ou Audiard (De rouille et d’os) ont fait preuve d’autant de maîtrise formelle. De plus, le dernier Dolan affiche la même intelligence qu’un Week-end (Andrew Haigh) ou Avé (Konstantin Bojanov). Ce Laurence Anyways s’est hissé au-delà de mes attentes (qui étaient très élevées). Car Dolan franchit encore un cap et se révèle être un vrai cinéaste. C’est le big film de l’année Tabernak. Ouais tsé !

Avis contradictoires à lire ici : FilmosphèreCritikat, Abus de ciné, Il était une fois le cinéma

Critique cinéma : Week-end d’Andrew Haigh

Synopsis : un vendredi soir, après une soirée arrosée chez ses amis, Russell décide de sortir dans un club gay. Juste avant la fermeture, il rencontre Glen et finit par rentrer avec lui. Mais ce qu’il avait pensé n’être qu’une aventure d’un soir va finalement se transformer en toute autre chose. Lors de ce week-end rythmé par les excès, les confidences et le sexe, les deux hommes vont peu à peu apprendre à se connaître. Une brève rencontre qui résonnera toute leur vie…

Le script de Week-End est d’une simplicité biblique. Ce à quoi viendra s’ajouter un dénouement on ne peut plus prévisible… mais est-ce là l’essentiel ? Nenni ! Tant l’attention ne faiblit jamais dans cette romance, sorte de Brokeback Mountain urbain, d’une profondeur remarquable, dont la mise en scène doit beaucoup à John Cassavetes.

Voilà donc un drame amoureux tout à fait brut, sans artifice ni extravagance, qui est un instantané des problématiques liées à la communauté gay, mais pas que… Car grâce à une réelle qualité d’écriture (et une sage maturité), Week-End est passionnant par la qualité de réflexion sur l’engagement (ici dans le couple) et le sens de l’observation dont fait preuve le cinéaste, Andrew Haigh. Ce dont tout ou partie du cinéma « de divertissement » semble aujourd’hui quasiment dépourvu.

Je m’explique. Les personnages dépeints dans ce film sont humains, sensibles, pourvus de neurones et d’une épaisseur assez désarmante sur grand écran.  Et cette épaisseur dramatique, faite de conflits intérieurs ne sombrera à aucun moment dans une perte de nerfs caricaturale surjouée ou un règlement de compte stérile et mal à propose, instaurant une intensité factice à laquelle on assiste généralement dans un produit grand public… Ici les personnages restent stoïques et affrontent directement ce qui semble être la réalité (pas de coups, d’armes et donc d’hémoglobine). Ils affrontent leurs démons et contrôlent leurs émotions, domptent leurs pulsions et cette maîtrise intérieure a sans doute rarement été aussi bien filmée au cinéma. Voilà ce qui donne en partie toute sa densité à Week-End.

La grande réussite du film consiste également à faire se rencontrer deux personnages opposés mais pas stéréotypés (une nouvelle fois, quelle écriture !). Glen (Chris New) est un être sans attache, un tantinet misanthrope, qui est sur le point de réaliser une fuite en avant en décidant de partir pour l’Orégon, tandis que Russell (Tom Cullen) est orphelin et rêve d’équilibre, prêt à s’engager (rapidement, il croit au coup de foudre).

Cette opposition de styles ne fait pas d’étincelles, sans doute parce que la rencontre est toute fraîche, mais elle offre la possibilité au cinéaste d’explorer la force des sentiments et de mettre en place un affrontement psychologique qui permettra ou non de retenir Glen. Cet enjeu simple repose sur des fondations stables (et très saines) surtout pour un premier film intime mais pas voyeur, offrant un questionnement philosophique ouvert, jamais pédant.

Les deux acteurs principaux, tous deux issus du petit écran sont prodigieux et portent sur leurs épaules un film limpide. Sidérant.

Critique livre : Super triste histoire d’amour de Gary Shteyngart

Quatrième de couv’ : Lenny Abramov vit dans un New York futuriste, image exagérée de notre époque mais qui lui ressemble étrangement : le monde entier est arrimé à son téléphone ultra-perfectionné, la publicité triomphe et la littérature est un art préhistorique que quelques inadaptés tentent de sauvegarder sans succès. Lenny fait partie de ceux-là. Il lit des « livres papier », croit encore aux relations humaines et commet la folie de tomber amoureux d’Eunice Park, jeune américaine d’origine coréenne. Cette Super Triste Histoire d’amour est une comédie romantique qui finit mal (Lenny et Eunice ne vieilliront pas ensemble) et qui dresse un portrait accablant de la « modernité ». L’Amérique, au bord de l’effondrement économique, est menacée par ses créanciers chinois et une ambiance très Big Brother s’installe au quotidien. Cette satire mélancolique est surtout un roman à l’humour dévastateur. Sans délaisser la fable politique, Shteyngart livre ici un texte plus personnel, un autoportrait à peine déguisé d’un homme en décalage avec son temps.

Sur l’auteur : Gary Shteyngart est né en 1972 à Saint-Pétersbourg. Il quitte l’Union soviétique en 1978 et, après un court passage par Rome, arrive aux États-Unis en 1979, pays auquel il s’adapte difficilement. Après un diplôme de sciences politiques à l’université d’Oberlin, il choisit de voyager en Europe de l’Est. De retour à Manhattan, il écrit pour diverses associations à but non lucratif new-yorkaises.

Il doit être ô combien ardu d’écrire un livre d’anticipation, qui plus est traitant en majeure partie des NTIC, comme une manière de pointer du doigt les grands bouleversements de notre époque. Car entre les deux principaux protagonistes de ce roman, Lenny et Eunice, il y a symboliquement autant de décalage qu’entre Gary
Shteyngart et la nouvelle génération.

Si on peut rire de ce gouffre entre les générations, de cette caricature de société hypertechnologisée (jusqu’à conduire à la perte du lien social), Super triste histoire d’amour, à trop faire le grand écart (systématique) entre le niveaux de langues, à trop abuser dans le potache gras, lasse sur la durée, il faut bien l’avouer.

En fait, Gary Shteyngart fait le pari que son lectorat sera aussi perdu que lui dans le monde qu’il invente, en partie. Et s’il manque une touche d’optimisme à ce livre, il faut également noter que peut-être, entre la date d’écriture de ce roman (2008) et sa date de sortie (2012) les raiseaux sociaux, les smartphones, les tablettes ont changé les habitudes de nombre d’entre nous. Par conséquent, les uns trouveront ce livre prophétique tandis que d’autres y verront seulement la réalité nommée autrement…

La lecture de ce livre s’est révélée d’abord jouissive puis lassante. Je retiendrai tout de même l’évocation vertigineuse de la fin de la communication – la vraie – et par là même de la littérature, du jeu sur le langage au profit d’une novlangue dévastatrice (particulièrement à l’oeuvre dans les SMS et les réseaux sociaux). Mais si ce livre ne m’a pas pleinement convaincu, c’est avant tout une affaire de goût : l’anticipation que je trouve passionnante est celle qui se trouve sous la plume de J.G Ballard, Will Self ou encore David Mitchell.

Un grand merci néanmoins aux éditions de L’Olivier pour cet envoi !

De V pour Vendetta aux Anonymous : le masque de Guy Fawkes est-il le garant des libertés fondamentales ?

« Tout esprit profond a besoin d’un masque. »

Nietzsche

Le masque de Guy Fawkes qu’arborait le héros de V pour Vendetta continue de gagner la Toile et les manifestants de tous bords. Comment ce masque hérité d’une bande dessinée permet-il de faire obstacle à toute forme de despotisme orwellien ?

Sybolique du masque dans la fiction

Dans le film V pour Vendetta de James McTeigue, adapté de la bande dessinée éponyme d’Alan Moore et David Lloyd, l’action se situe dans le futur en 2038. Seul rescapé d’une expérience gouvernementale, le personnage principal de V pour Vendetta, défiguré, a recours à un masque pour se rendre indiscernable. Animé par la vengeance, V est le produit d’une société oppressée par le parti unique, appelé Norsefire.

Celui-ci réside seul sous terre dans la galerie des ombres, sorte de forteresse imprenable qui est également un temple d’érudition, lui permettant de se tenir à l’écart des manipulations du parti propagandiste. V fait figure de sauveur, au même titre qu’un super-héros. Yvonne de Sike explique dans Les masques, rites et symboles en Europe : « le masque, choisi ou fabriqué, redouté ou rejeté, invoque le moi perdu, détérioré ou transfiguré de celui qui le porte. »

V trouve dans le masque un outil de fabulation qui lui permet d’embrasser avec force un contre-pouvoir. Le masque revêtu par V lui permet aussi de se consacrer exclusivement à cette cause libératrice autant que de laisser éclater une nature destructrice.

Un masque hérité de la tradition théâtrale

Le masque de V se présente ainsi : sans couleur, les yeux, la bouche et la moustache sont noirs, le reste du visage est blanc. Il occupe l’intégralité du visage et V utilise même une perruque aux longs cheveux et une cape pour compléter son costume. C’est une réplique du visage de Guy Fawkes, connu pour avoir tenté de faire exploser le Parlement anglais au début du XVIIème siècle. Le déguisement représente donc immédiatement la lutte…

Ce masque affiche par ailleurs un rictus. S’agit-il d’un rire diabolique ? V est pourtant un être qui s’exprime sur un ton serein mais qui ne paraît jamais douter de sa capacité à parvenir à ses fins. Georges Buraud définit le masque ainsi dans Les masques : « Un masque, c’est l’apparence d’une figure posée sur un corps auquel elle ne pas appartenir naturellement, et qui, pourtant, est née de lui et en exprime de façon détournée le mystère. »

Spectaculaire, le masque peut tour à tour être centripète et centrifuge, captivant les regards et déroutant en même temps. Mais pour celui qui le porte, le masque est un moyen (de créer une situation chaotique, de délivrer un message) et une fin, un ultime combat. Car toujours selon Georges Buraud, « Un masque, c’est ordinairement une grimace qui agit et persuade. Derrière elle se cache la conscience qui veille et règle souverainement le Jeu ». Le masque de V préfigure surtout l’espoir d’un ordre nouveau.

Utilisé au théâtre ou dans le cas de cérémonies rituelles, le masque fait office de symbole de transition entre le monde des vivants et celui des morts dans certaines cultures. De plus, les références au théâtre sont nombreuses dans V pour Vendetta : V cite Shakespeare et le miroir que l’on trouve dans son repaire porte l’inscription « Vi veri veniversum vivus vici » (Par le pouvoir de la vérité, j’ai de mon vivant conquis l’univers), tirée de l’adaptation théâtrale de Faust par Christopher Marlowe.

A quelles fins est utilisé le masque dans le monde réel ?

Comme le dit Odette Aslan dans Le masque, du rite au théâtre, « le masque ne raconte pas seulement de lointaines luttes mythologiques, il est lui-même outil de lutte, il s’inscrit dans le réel et dans l’Histoire« . Sur la Toile d’abord, le collectif d’hacktivistes Anonymous est représenté par le même masque que V. Un choix délibéré. Il ne s’agit pas d’une récupération mais d’un moyen efficace de s’élever contre les dérives liberticides (selon le point de vue) qui pourraient frapper Internet, qui plus est à la suite de la fermeture de diffusion de vidéos pirates Megaupload.

Dès l’arrestation des fondateurs du site, les Anonymous se sont élevés contre la décision unilatérale du FBI qui a décidé de couper l’accès à Megaupload pour tous les internautes de la planète. L’anonymat (le masque) facilite la création d’un mouvement international, global sans distinction de langue ou de culture et surtout sans leadership.

Frédéric Bardeau et Nicolas Danet, auteurs du livre Anonymous, Pirates informatiques ou altermondialistes numériques, expliquaient dans le Huffington Post qu’au sujet des « récentes attaques d’Anonymous contre les sites du Département de la Justice américain, de la Maison Blanche, de Sony, du FBI, etc.. Il s’agit de s’en prendre aux représentations numériques d’un pouvoir économique et politique qui soutient une vision d’Internet en contradiction avec les valeurs d’Internet. »

Cet article est paru dans la revue Amusement.

Critique cinéma : La folie Almayer de Chantal Akerman

Synopsis :  Quelque part en Asie du Sud-Est, au bord d’un fleuve tumultueux, un Européen s’accroche à ses rêves de fortune par amour pour sa fille. Une histoire de passion, de perdition et de folie, adaptée du roman de Joseph Conrad.

Un fleuve qui se déchaîne. Un soleil qui brûle les yeux. Une femme qui perd la tête. Une fille qui chante dans un boui-boui. Un chinois qui rêve sous l’opium. Une chasse à l’enfant dans la jungle. Un éclair ! Un mariage sans amour. Un voile de tristesse. Une gaîté exaltée. Une jeune fille qui marche jusqu’au bout de la nuit. Vous n’aurez pas Nina ! Un soleil noir. Un père crie son amour. Un coin perdu dans le Sud-Est asiatique. Une outcast. Une barque vide qui tremble dans l’orage. Des palmiers frissonnants. Un mort. Des moustiques. Un film tellurique. Une histoire tragique, comme les tragédies antiques qui ne vieillissent jamais. Une histoire vieille comme le monde. Une histoire jeune comme le monde. D’amour et de folie. De rêves impossibles. (extrait du dossier de presse)

Attiré par une telle prise de risque (adapter au cinéma le premier roman de Joseph Conrad, après avoir adapté Proust, avec La Captive) et soucieux de voir comment les longues descriptions de Conrad pourraient se marier au style contemplatif d’Akerman, je suis donc allé voir ce pur objet de cinéma, comme je les aime. En sachant aussi à quel point l’exercice est périlleux…

Ce qui frappe, c’est que La folie Almayer semble autant se référer à des souvenirs de lecture, des reminiscences du texte original, qu’un désir de se démarquer de celui-ci, au moment de l’écriture d’un scénario pour le cinéma. Plus précisément, ce qui a marqué Akerman, c’est l’avant-dernier chapitre du roman de Conrad dans lequel le père est confronté au départ de sa fille, dans la jungle.

La relation père-fille est centrale dans le film, adaptation très libre de ce point de vue là. Une autre liberté prise par rapport au texte original est de noyer le romantisme (profondément) au profit d’une oeuvre minérale. La folie Almayer prend donc la voie d’un cinéma pur, discourant grâce à la puissance de ses images, où les compositions tant sonores que visuelles s’associent et s’entrechoquent parfois, pour faire sens. Expérience sensorielle, La folie Almayer pourrait même trouver le parfait équilibre entre narration et expérimentation si justement la partie « dialoguée » se hissait au niveau du matériau image/son, extraordinaire.

Ce n’est malheureusement pas toujours le cas, car la cinéaste n’arrive pas à se défaire de l’effet gigantisme et « récit biblique » qu’elle veut à tout prix fuir. Cependant, malgré la maladresse et le manque d’incarnation de certaines parties dialoguées du film (ou un problème d’authenticité dans l’écriture ?), la puissance de sa fibre documentaire est fascinante, hallucinante. Au point de mettre au second plan l’intrigue, aussi sèche soit-elle. La touche tellurique de La folie Almayer agrémentée de tout l’imaginaire Conradien (j’entends par là autant les écrits de l’auteur, Au coeur des ténèbres, en premier lieu) et des flashs mentaux, dont on ne peut se défaire, d’Apocalypse Now et même d’Aguirre (le chef d’oeuvre d’Herzog), font du film une réussite indéniable.

Chantal Akerman

Même s’il n’atteint pas la qualité des films d’Apichatpong Weerasethakul, le film assez chaotique de Chantal Akerman fait tout de même penser au cinéaste thaïlandais dans ses meilleurs moments. Mais surtout, il n’en demeure pas moins une expérience absolument indispensable pour ces moments de grâce là ! Puisque Chantal Akerman touche (à nouveau) à ce qui doit faire la spécificité du cinéma, par rapport à la bande dessinée, à la série télévisée ou encore à la photographie, assembler un matériau composite pour donner lieu à un souffle sensoriel inédit et revigorant. Et malheureusement en déphasage total avec les attentes du « grand public ».

Critique livre : Le Bateau de Nam Le

Il y a certains livres que l’on n’oublie pas. Des sensations littéraires dans lesquelles on apprécie de se replonger. Retour donc sur un jeune auteur Vietnamien (encensé par la presse étrangère) qui, en 7 nouvelles seulement, parvient à nous mettre l’eau à la bouche, dans l’attente d’un premier roman… Le Bateau est paru en poche le mois dernier.

La première nouvelle de ce recueil, intiyulée L’amour, l’honneur, la pitié, l’orgueil (les vérités essentielles sur lesquelles il faut écrire selon Faulkner) semble largement autobiographique. Une bonne partie raconte en effet les difficultés rencontrées par l’auteur face à la difficulté de l’écriture (qui confesse au passage un petit faible pour le whisky). La relation père-fils est ici à l’honneur. Le père, Ba, dit à son fils au sujet de ses lecteurs « Ils applaudiront et ils oublieront. » (p.37)

Il est également question des thèmes abordés dans les nouvelles à venir. Ba conte son expérience de la guerre du Vietnam. Ce thème revient dans la nouvelle qui clôt le recueil, Le Bateau. Il est par ailleurs question d’hémorroïdes dans la nouvelle Revoir Elise… Dans celle-ci, un peintre néo-figuratif, Henry Luff, apprendra qu’il est atteint d’un cancer du côlon. Il veut à tout prix rencontrer sa fille, une violoncelliste prodige, avant que la maladie ne l’emporte. Elle n’est pas au courant de sa maladie et refuse de voir Henry. Dans cette nouvelle, Nam Le excelle ; il nous donne la nausée, le mal de mer et parvient à nous faire ressentir physiquement le mal être et la douleur de son personnage. Une des grands textes de ce recueil.

Chaque nouvelle explore des régions différentes du globe (Téhéran, Medellin, Hiroshima, Australie) et l’auteur se régale à dépeindre des torrents d’émotions qui précèdent une chute irrémédiable, un changement de vie radical, une rupture… Le livre se termine même de manière optimiste avec un bateau qui fuit le Vietnam en guerre. Un peu inégal (Cartagena, Halflead Bay m’ont moins impressionné) ce recueil parvient souvent à être bouillonnant, par la force de l’écriture. Choc des cultures (Ici à Téhéran), et exploration des mutiples facettes d’une vie, Le bateau est l’un meilleurs recueils de nouvelles que j’ai pu lire ces dernières années.