Critique livre : Parapluie de Will Self

 Je suis James Joyce

Résumé : Angleterre, 1971. Un psychiatre, le Dr Zachary Busner, s’intéresse au cas d’Audrey Death, une femme plongée dans un état catatonique depuis près de cinquante ans. Pour soigner sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD, qui va réveiller chez elle le récit de toute une vie.
Et c’est un monde fourmillant qui prend corps, celui du Londres de 1915, avec ses usines de parapluies, de munitions, l’émergence du féminisme et du socialisme. Mais aussi la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert.
Qu’est-il arrivé à Audrey ? Et que fait-elle dans cet asile d’aliénés ? Obsédé par cette question, Busner ne reconstituera le puzzle Death que dans les années 2000.
Multipliant les collisions de récits et d’époques, Parapluie mêle avec maestria la grande et la petite Histoire dans cet extraordinaire roman-fleuve aux accents joyciens.

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Verdict :

En lisant ici ou là ce qui avait été écrit sur ce livre, j’ai cru comprendre qu’il était ardu… Il n’en fallait pas pour me donner envie de relever le défi. Ai-je bien fait ?

Ecrire ce billet sur Parapluie, n’est pas une sinécure tant le livre offre peu de portes d’entrées, de structure et de progression linéaire. Will Self – qui est sans doute l’un de mes auteurs favoris – se lance ici dans une expérimentation littéraire aussi ambitieuse que déroutante. Mêlant d’un bloc l’histoire d’Audrey Death, patiente souffrant de la maladie du sommeil et la grande Histoire (celle de la seconde guerre mondiale), sujet inépuisable (?) à défaut d’être bien original. L’absence de chapitre n’aide pas à la lisibilité du texte tout comme ce mélange des époques (un peu à la manière du Bruit et la fureur, sans indication ni parties), parfois dans une même page. L’influence de James Joyce est revendiquée, tant pis (ou tant mieux) pour le suicide commercial!

On peut apprécier sa virtuosité, son inventivité, sa folie douce et son talent pour les digressions, sa prose alerte et si visuelle, très souvent en roue libre. Pour ne pas dire en mode écriture automatique. On déguste ses métaphores toujours étonnantes comme on revient sans cesse à certains desserts dont on ne parvient pas à se passer… Justement, la recette du chef Will a évolué (disons depuis Le piéton d’Hollywood) tandis que la patte du chef demeure, avec un zeste de plaisir en moins.
Car Parapluie est trop dense, trop indigeste pour être lu d’une traite. Et pourtant je suis un amateur d’écritures aventureuses (Faulkner, Céline, Foster Wallace…) Peut-être faut-il venir y butiner de temps en temps pour l’apprécier. En définitive, il est évident qu’on ne peut aimer autant toutes les « périodes » d’un artiste, qu’on ne peut adhérer à toutes les invitations au voyage proposées et surtout que… tout cela soit ô combien subjectif ; et là, l’ami Will s’est lancé corps et âme dans une entreprise qui ne me convainc pas vraiment. Parapluie est d’ailleurs le premier tome d’une trilogie à venir…

Je ne conseille pas ce livre pour entrer dans l’Oeuvre (riche) de l’ami Will, ayant lui aussi été interné ce qui explique qu’il parle aussi bien et aussi vrai d’un environnement qui semble aussi familier… On peut plutôt préférer le livre Les Grands Singes à Parapluie – mon préféré parmi ceux que j’ai lus – bijou de nonsense et de drôlerie. D’ailleurs, on retrouve le personnage du docteur Busner dans les deux livres!

En bref, Will Self aime toujours autant jouer avec son lecteur et le promener. Cependant, l’auteur n’a jamais autant demandé autant d’implication de la part de son lecteur. C’est à lui de recomposer le puzzle. Voire de faire du collage! De prendre des notes (le plus tôt sera le mieux). N’oublions pas enfin que ce livre a été finaliste du Man Booker Prize en 2012. Ce qui en dit long sur… son ambition ?

je vous conseille de lire cet échange d’e-mails au sujet du livre publié sur le site de Chronicart ; on peut y lire notamment que l’écriture de Self dans Parapluie s’apparente à du free jazz! Belle métaphore (et assez juste).

Un grand merci aux Editions de l’Olivier pour cet envoi!

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

Livre 145 × 220 mm 416 pages
EAN : 9782823601909
24,00 €

Critique livre : L’été des noyés de John Burnside

Sixième roman traduit d’un styliste hors pair

Résumé : Dans une île du nord de la Norvège, un endroit désert, magnifique et spectral où l’été est miraculeusement doux et radieux, Liv vit avec sa mère, un peintre qui s’est retiré là en pleine gloire pour mieux travailler. Son seul ami est un vieil homme qui lui raconte des histoires de trolls, de sirènes et de la huldra, une créature surnaturelle qui apparaît sous les traits d’une femme à l’irrésistible beauté, pour séduire les jeunes gens et les conduire à affronter les dangers et la mort. Noyades inexplicables et disparitions énigmatiques se succèdent au cours des nuits blanches de cet été arctique qui donne aux choses un contour irréel, fantasmagorique. Incapable de sortir de l’adolescence et de vivre dans le monde réel, Liv erre dans ce paysage halluciné et se laisse dangereusement absorber dans la contemplation des mystères qu’il recèle.

Sur l’auteur : John Burnside a reçu le Forward Poetry Prizes 2011, principale récompense destinée aux poètes en Grande-Bretagne.

John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Il a étudié au collège des Arts et Technologies de Cambridge. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur des romans La Maison muette,Une vie nulle part, Les Empreintes du diable et d’un récit autobiographique,Un mensonge sur mon père. John Burnside est lauréat de The Petrarca Awards 2011, l’un des plus prestigieux prix littéraire en Allemagne.

A noter que le premier chapitre du livre est visible sur le site de l’éditeur.

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Mon avis : L’été des noyés est un livre qui vaut le détour tant la langue est riche, complexe, juste. Le style est très maîtrisé et certaines métaphores vraiment originales. C’est l’atout maître de ce roman (c’était déjà le cas de Scintillation). Mais ici l’intrigue (et les personnages) gagnent en épaisseur. Les impressions de la narratrice, Liv, quel’on suivra tout au long de ce livre, sont parfaitement décrites. Le style fait penser à Henry James! Car L’été des noyés s’aventure dans le fantastique sans y tomber vraiment…
Nous sommes ici dans un roman introspectif narré par une solitaire hypersensible… Le texte de Burnside contient d’ailleurs de magnifiques passages sur la peinture, en tant que réflexion sur l’acte créatif (de même au sujet de la photographie). Et donne envie de découvrir le peintre norvégien Sohlberg…Par ailleurs, Burnside se révèle fin psychologue, lorsqu’il dépeint les difficiles rapports mère/fille (Angelika/Liv). Aussi, Liv correspond par lettre avec la nouvelle compagne de son père, Arild, avant de la rencontrer ensuite en Angleterre. Et cet arc narratif est passionnant. A mesure que Liv découvre qui était son père, le lecteur en sait aussi peu que la narratrice. Malheureusement, je ne peux pas révéler l’intrigue plus en détail… Cela gâcherait le plaisir du lecteur. Sachez qu’il est de même question d’une mystérieuse Maia, personnage clé de ce roman.
L’auteur nous immerge dans une atmosphère scandinave parfois malaisante, d’une froideur très singulière. Il est à noter l’absence d’effusions de sang, de glauque, de violence gratuite dans L’été des noyés. Burnside parvient à donner une authenticité aux personnages, à insuffler de la vie aux lieux. Car la Norvège – pour ceux qui la découvriraient avec ce roman, ce qui est mon cas – semble faite de contrées mystérieuses, peuplée de légendes. Le talent de poète de Burnside est particulièrement appréciable lors des longs passages descriptifs. Ceux-ci ne paraissent jamais trop longs, nous ne sommes pas dans un roman naturaliste…
On peut regretter que certains passages non dénués d’émotions soient expéditifs mais comme je le disais plus haut, l’intrigue gagne en épaisseur en comparaison avec le précédent roman de l’auteur (c’est d’autant plus prégnant si l’on compare Une vie nulle part – oeuvre de jeunesse de Burnside – avec L’été des noyés).Les références picturales sont nombreuses mais jamais envahissantes. L’auteur trouve ici un équilibre qu’il ne trouvait pas dans Scintillation, à mon humble avis. Un livre à lire!
Nombre de pages : 336
ISBN : 978-2-86424-960-3
Prix : 20 €

Un grand merci aux éditions Métailié pour cet envoi.

Critique livre : Le Porte-lame de William Burrroughs

New-York 2014

Difficile et au fond peu utile de résumer un livre de William Burroughs… Lui même ne s’y serait peut-être pas risqué ! C’est une expérience rare, à part, un véritable trip littéraire. A vous glacer le sang par moments. Un livre de jeunesse peu épais (moins de 100 pages) et inédit jusqu’ici en français, étonnamment mûr, que l’on prend plaisir à lire tout en connaissant bien l’oeuvre de Burroughs. Car elle contient en germe ses thèmes de prédilection, annonçant clairement certains passages du Festin Nu.

Le Porte-lame, publié en 2011 chez Tristam

Le Porte-lame, publié en 2011 chez Tristam

Il y a dans le Porte-lame dont l’action se situe en 2014 : des émeutes (est-il utile de faire le lien avec l’actualité ?), de la revente
clandestine de médicaments (la Toile est utilisée à ces fins, entre autres bien sûr, aujourd’hui). Pour expliquer le titre sur lequel on
reviendra, « les porte-lames [sont] ces coursiers qui acheminent médicaments, instruments et matériel des fournisseurs aux clients, aux
praticiens et aux cliniques clandestines, sont un élément essentiel de la médecine parallèle. »

Les New-Yorkais du futur, imaginés par Burroughs dans les années 1970, se gavent de pilules. La plupart bouffent mal et s’en moquent complètement, ils vivotent grâce aux alloc’. L’héro est légale, tout comme le shit. On trouve alors des opiacés vingt fois plus puissants au marché noir. Est-ce là une mise en garde de la part de Sir William, grand consommateur et expert en la matière ? (A lire à ce sujet Junky du même auteur)

Dans le texte cela donne un univers dans lequel « la loi sur la sécurité nationale pose bientôt plus de problèmes qu’elle n’en résout. Des
médicaments qui stoppent le processus de vieillissement ont porté l’espérance de vie à 125 ans, aggravant ainsi les problèmes démographiques. » (p.34)

Au menu, nous retrouvons bien une écriture cut – comme il est dit sur la quatrième de couv’ – ou plutôt une ré-écriture, comme une grande part de l’oeuvre de Burroughs. Ici les situations sont tirées d’un récit d’Alan E. Nourse. Le livre se lit d’un jet, et l’on pense beaucoup à K.Dick durant la lecture. Enfin, ce livre qui brille par sa concision, devenu incontournable ou presque (hors Hexagone est-on tenté d’écrire à nouveau) possède un titre anglais qui ne l’est pas moins. Car celui-ci a été emprunté par Ridley Scott pour son chef d’oeuvre Blade Runner… Si Le Porte-lame manque un peu d’étoffe, son dépouillement contribue à son charme particulier. Tout comme la forme, longue nouvelle aux airs de scénario de film.

Le Porte-lame nous parvient trop tard en France (publié en 2011, mieux vaut tard que jamais) mais il constitue cependant une porte d’entrée idéale dans une oeuvre connue – à juste titre parfois pour lecteurs non anglophones dont je fais partie – pour être un brin aride. Nous le découvrons trop tard car l’univers dystopique dépeint ici de manière visionnaire est… trop proche du nôtre. On dirait parfois des extraits de JT. Ce serait un peu comme découvrir 1984 d’Orwell dans les années 2000.

Publié outre-Atlantique dans les années 70, ce livre était prophétique ! Et il aurait fallu le découvrir à ce moment-là pour l’apprécier à sa juste valeur et rire davantage des prévisions que l’on découvre sous la plume clinique mais acerbe de Burroughs, auteur dont la réputation n’est pas surfaite. Un écrivain qui m’accompagne depuis des années déjà… et mon estime envers lui ne cesse de croître.

Critique livre : Super triste histoire d’amour de Gary Shteyngart

Quatrième de couv’ : Lenny Abramov vit dans un New York futuriste, image exagérée de notre époque mais qui lui ressemble étrangement : le monde entier est arrimé à son téléphone ultra-perfectionné, la publicité triomphe et la littérature est un art préhistorique que quelques inadaptés tentent de sauvegarder sans succès. Lenny fait partie de ceux-là. Il lit des « livres papier », croit encore aux relations humaines et commet la folie de tomber amoureux d’Eunice Park, jeune américaine d’origine coréenne. Cette Super Triste Histoire d’amour est une comédie romantique qui finit mal (Lenny et Eunice ne vieilliront pas ensemble) et qui dresse un portrait accablant de la « modernité ». L’Amérique, au bord de l’effondrement économique, est menacée par ses créanciers chinois et une ambiance très Big Brother s’installe au quotidien. Cette satire mélancolique est surtout un roman à l’humour dévastateur. Sans délaisser la fable politique, Shteyngart livre ici un texte plus personnel, un autoportrait à peine déguisé d’un homme en décalage avec son temps.

Sur l’auteur : Gary Shteyngart est né en 1972 à Saint-Pétersbourg. Il quitte l’Union soviétique en 1978 et, après un court passage par Rome, arrive aux États-Unis en 1979, pays auquel il s’adapte difficilement. Après un diplôme de sciences politiques à l’université d’Oberlin, il choisit de voyager en Europe de l’Est. De retour à Manhattan, il écrit pour diverses associations à but non lucratif new-yorkaises.

Il doit être ô combien ardu d’écrire un livre d’anticipation, qui plus est traitant en majeure partie des NTIC, comme une manière de pointer du doigt les grands bouleversements de notre époque. Car entre les deux principaux protagonistes de ce roman, Lenny et Eunice, il y a symboliquement autant de décalage qu’entre Gary
Shteyngart et la nouvelle génération.

Si on peut rire de ce gouffre entre les générations, de cette caricature de société hypertechnologisée (jusqu’à conduire à la perte du lien social), Super triste histoire d’amour, à trop faire le grand écart (systématique) entre le niveaux de langues, à trop abuser dans le potache gras, lasse sur la durée, il faut bien l’avouer.

En fait, Gary Shteyngart fait le pari que son lectorat sera aussi perdu que lui dans le monde qu’il invente, en partie. Et s’il manque une touche d’optimisme à ce livre, il faut également noter que peut-être, entre la date d’écriture de ce roman (2008) et sa date de sortie (2012) les raiseaux sociaux, les smartphones, les tablettes ont changé les habitudes de nombre d’entre nous. Par conséquent, les uns trouveront ce livre prophétique tandis que d’autres y verront seulement la réalité nommée autrement…

La lecture de ce livre s’est révélée d’abord jouissive puis lassante. Je retiendrai tout de même l’évocation vertigineuse de la fin de la communication – la vraie – et par là même de la littérature, du jeu sur le langage au profit d’une novlangue dévastatrice (particulièrement à l’oeuvre dans les SMS et les réseaux sociaux). Mais si ce livre ne m’a pas pleinement convaincu, c’est avant tout une affaire de goût : l’anticipation que je trouve passionnante est celle qui se trouve sous la plume de J.G Ballard, Will Self ou encore David Mitchell.

Un grand merci néanmoins aux éditions de L’Olivier pour cet envoi !

Critique livre : Le Bateau de Nam Le

Il y a certains livres que l’on n’oublie pas. Des sensations littéraires dans lesquelles on apprécie de se replonger. Retour donc sur un jeune auteur Vietnamien (encensé par la presse étrangère) qui, en 7 nouvelles seulement, parvient à nous mettre l’eau à la bouche, dans l’attente d’un premier roman… Le Bateau est paru en poche le mois dernier.

La première nouvelle de ce recueil, intiyulée L’amour, l’honneur, la pitié, l’orgueil (les vérités essentielles sur lesquelles il faut écrire selon Faulkner) semble largement autobiographique. Une bonne partie raconte en effet les difficultés rencontrées par l’auteur face à la difficulté de l’écriture (qui confesse au passage un petit faible pour le whisky). La relation père-fils est ici à l’honneur. Le père, Ba, dit à son fils au sujet de ses lecteurs « Ils applaudiront et ils oublieront. » (p.37)

Il est également question des thèmes abordés dans les nouvelles à venir. Ba conte son expérience de la guerre du Vietnam. Ce thème revient dans la nouvelle qui clôt le recueil, Le Bateau. Il est par ailleurs question d’hémorroïdes dans la nouvelle Revoir Elise… Dans celle-ci, un peintre néo-figuratif, Henry Luff, apprendra qu’il est atteint d’un cancer du côlon. Il veut à tout prix rencontrer sa fille, une violoncelliste prodige, avant que la maladie ne l’emporte. Elle n’est pas au courant de sa maladie et refuse de voir Henry. Dans cette nouvelle, Nam Le excelle ; il nous donne la nausée, le mal de mer et parvient à nous faire ressentir physiquement le mal être et la douleur de son personnage. Une des grands textes de ce recueil.

Chaque nouvelle explore des régions différentes du globe (Téhéran, Medellin, Hiroshima, Australie) et l’auteur se régale à dépeindre des torrents d’émotions qui précèdent une chute irrémédiable, un changement de vie radical, une rupture… Le livre se termine même de manière optimiste avec un bateau qui fuit le Vietnam en guerre. Un peu inégal (Cartagena, Halflead Bay m’ont moins impressionné) ce recueil parvient souvent à être bouillonnant, par la force de l’écriture. Choc des cultures (Ici à Téhéran), et exploration des mutiples facettes d’une vie, Le bateau est l’un meilleurs recueils de nouvelles que j’ai pu lire ces dernières années.

Notes sur Steve Jobs de Walter Isaacson

Les ordinateurs (de bureau et portables), les baladeurs MP3, les smartphones et maintenant tablettes  auraient sans doute une autre allure (que ce soit au niveau de l’interface ou du design) si Steve Jobs n’avait pas pris part à leur conception. Il est également indéniable que le fondateur d’Apple a créé des machines à son image donnant sa vie pour une idée : créer un ordinateur de la taille d’un livre. A force de persuasion et grâce au champ de distorsion de la réalité, Steve Jobs y est parvenu (en créant l’iPad). Lancée dans un garage, la multinationale Apple compte à présent des Apple Store aux quatre coins de la planète. La firme de Cupertino est la première capitalisation boursière mondiale, en janvier 2012. Un succès qui doit beaucoup (tout?) au charismatique Steve Jobs.

Steve Jobs était un autocrate manipulateur, un véritable homme de pouvoir et de contrôle, un « manager détestable » (selon Jef Raskin), capable d’avoir recours au « management par l’humiliation et la destruction des individus. » (Mike Murray). Les attitudes extrémistes du dirigeant s’expliquent en partie pas une vision du monde binaire : 1-les génies, 0-les nuls. Par dessus tout, Jobs faisait preuve d’une capacité étonnante à se réapproprier les idées des autres. A tel point qu’il a repris à son compte cette maxime de Picasso : « les bons artistes copient. Les grands artistes volent. » Plusieurs fois, des employés de la Pomme ont raconté qu’après avoir présenté leurs idées à Jobs, il leur a répondu « c’est de la merde ». Ensuite, celui-ci présentait la même idée comme une ultime trouvaille. Mais il faut bien reconnaître à la décharge de Jobs que la mise en œuvre d’une idée est tout aussi importante que cette dernière… Et manifestement, on pouvait compter sur le patron d’Apple pour aller au bout de ces (ses?) concepts !

L’ancien PDG d’Apple était un personnage aussi secret qu’il pouvait avoir le sens de la mise en scène et du spectacle (lors des grandes messes Keynote). Il n’hésitait pas non plus à mentir pour servir son grand œuvre : faire entrer l’informatique et l’ordinateur personnel dans les foyers, dès les années 1970 et plus tard dans une poche de jean…

Apple a donc peu à peu rendu contagieuse la simplicité d’utilisation d’appareils ultra perfectionnés, efficaces et rapides. Mais avant que le « tout en un » cher à feu Jobs ne devienne le standard et la référence absolue (sous forme mobile, dans les années 2000), l’acception a été longue et difficile. Mais sa volonté de concevoir toujours plus que de simples produits l’a emporté. Cette capacité d’innovation quasi-permanente, qui a dérouté la concurrence pendant 40 ans, s’explique selon le biographe de Steve Jobs par le fait que ce dernier se tenait à la croisée de l’art et de la technologie.

Et si Apple a su séduire autant d’utilisateurs, c’est sans doute en raison du caractère intuitif de ses interfaces, du design épuré de ses produits, de la grande fiabilité d’un système fermé (réduisant les problèmes d’incompatibilité) et facilitant la rapidité des calculs.

Les plus jeunes considèrent sans doute Steve Jobs comme étant un visionnaire du fait de la réalisation de l’iPhone, puis de l’iPad. Mais ce serait oublier l’apport de l’ex PDG de la firme de Cupertino à la micro-informatique : souris, écran, clavier et puis au niveau logiciel, les bases d’un système d’exploitation : le bureau, les fenêtres, les dossiers, les icônes…

Critique : Les Revenants de Laura Kasischke

Résumé : Élève brillante, Nicole était douce et sociable (cheftaine scout, membre de plusieurs associations d’étudiantes). Elle meurt subitement dans un accident terrible.  À l’automne suivant, tandis qu’un nouveau semestre commence, Craig, l’ancien petit ami de Nicole est renvoyé de l’université médiocre où il était entré par relations. Tenu pour responsable de la mort de Nicole mais relâché faute de preuves, il ne parvient pas à surmonter le drame, ne cesse d’y repenser et a l’impression de voir Nicole partout. Perry, son colocataire, était dans le même lycée que Nicole. Lors d’un séminaire sur la mort par Mira Polson, professeur d’anthropologie, il fait part de ses interrogations et de ses doutes quant à la disparition de la jeune fille. Il dit avoir connu la vraie Nicole : une personne manipulatrice, malhonnête, et séductrice. De son côté, Shelly Lockes, unique témoin de l’accident, conteste la version officielle, selon laquelle Nicole, baignant dans une mare de sang, n’aurait pu être identifiée que grâce à ses bijoux. Selon elle, la jeune fille était inconsciente mais ne présentait aucune lésion.  D’étranges événements surviennent alors: mystérieux appels téléphoniques, cartes postales énigmatiques, apparitions de Nicole… ou d’une fille qui lui ressemble. La rumeur enfle à Godwin Hall, précipitant Craig, Perry, Mira et Shelly au coeur d’un ténébreux mystère qui va transformer leurs vies pour toujours: se pourrait-il que, trop jeune pour mourir, Nicole soit revenue ?

Sur l’auteure : Laura Kasischke a étudié à l’Université du Michigan, elle a gagné de nombreux prix littéraires pour ses ouvrages de poésie ainsi que le Hopwood Awards ; elle a également reçu la Bourse MacDowell.  Ses poèmes ont été publiés dans de nombreuses revues. Ses romans La Vie devant ses yeux et À suspicious river ont été adaptés au cinéma.  Elle vit dans le Michigan, et  enseigne l’art du roman au collège de Ann Arbor.

Qui a pu s’en prendre à Nicole Werner au point de la tuer ? Elle était pourtant l’incarnation de la jeune fille américaine, l’élève modèle. Et surtout comment expliquer que la description de la presse change du tout au tout par rapport à ce qu’a vu Shelly, la première personne a être arrivée sur le lieu où Nicole est morte.

Peu à peu, Nicole réapparaît tel un fantôme et le roman se teinte d’un fantastique et d’une ambiance de thriller haletante. Perry, le colocataire de Craig (petite amie de Nicole) est témoin de ces apparitions et il en fait part à Mira, sa professeur de d’anthropologie spécialiste des rites funéraires. Convaincue par son élève, Mira décidé d’écrive une enquête (motivée par une publication) sur la disparition de Nicole.

Il est régulièrement question de la mort de de Nicole perçue par le prisme de Google et des médias. On se demande finalement comment la lumière n’a pu être faite sur cette affaire (comment peut-elle ne pas se trouver dans un moteur de recherche ?) malgré tout le battage médiatique qui l’a entourée. L’auteure utilise son imaginaire pour développer le mystère qui règne autour du bizutage et des sororités. Il s’agit d’une des grandes réussites du livre.

Les Revenants est un roman halluciné, une sorte de campus novel distendu obsédant et convaincant. Les chapitres du livre sont brefs et se présentent comme des nouvelles à chute. En poète, Laura Kasischke s’exprime dans une langue qui est elle-même une aventure. Le roman est extrêmement bien conduit et ne souffre d’aucune longueur, malgré la banalité de certains instants dépeints. Le style de l’auteure fait qu’elle pourrait nous raconter n’importe quoi et que nous y adhérons grâce à sa maîtrise de la langue, à son phrasé incroyablement froid et distant mais poétique.