Critique cinéma : Take Shelter de Jeff Nichols

Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite…

Après un mois de janvier riche en sorties de qualité (Millenium, Edgar J.), j’ai choisi de revenir sur Take Shelter, après une seconde vision du film, nécéssaire pour en apprécier toutes les subtilités. Film réellement marquant, il progresse étonnamment beaucoup par images mentales, fruit de visions cauchemardesques de Curtis Laforche (Michael Shannon). Dans le premier tiers de Take Shelter, celui-ci prend des allures de film fantastique, aux effets horrifiques saisissants et dignes d’une grosse production hollywoodienne. On pense d’ailleurs inévitablement au cinéma de M. Night Shyamalan. L’intérêt de Take Shelter, du moins jusqu’à la moitié du film, c’est qu’il est peu évident de relever ce qui appartient aux hallucinations de Curtis et ce qui est du domaine du réel objectif. Mais peu à peu, l’incompréhension des proches (collègue et chef de travail, épouse) montre bien que le personnage principal est victime d’un problème psychologique sérieux. Il est schizophrène.

Tout comme Melancholia, sorti l’an passé, Take Shelter est un film malade, qui joue la carte de l’intime face à une angoisse de fin du monde. Elle est donc perçue depuis la cellule familiale qui se fissure mais tient debout. Et tout comme Melancholia, Take Shelter est porté par des acteurs prodigieux (Michael Shannon et Jessica Chastain).

Take Shelter se concentre pourtant sur cette seule idée : filmer la peur de tout perdre. Alors que dans Melancholia, cela n’apparaît qu’à la fin du film. Et c’est le personnage interprété par Charlotte Gainsbourg qui représente cette angoisse, alors que la mélancolique Kirsten Dunst n’a elle rien à perdre. Dans Take Shelter, Curtis est hanté par cette angoisse, à la suite de ses visions. Il a également peur de perdre la raison. Et progressivement, il sombre alors que la menace semble prendre corps (sans que nous sachions si elle est réelle. Nous le saurons d’ailleurs au dernier plan du film).

Le « héros » n’a aucune autre quête que celle de se rattacher à sa raison, de garder pied dans le réel « objectif ». Lors d’une très belle scène, nous voyons Curtis qui conduit sa famille endormie en voiture. Il s’arrête au bord de la route et descend de son véhicule pour observer les éclairs dans le ciel. Il dit alors : « suis-je le seul à voir cela ? ». Take Shelter ne tente jamais de noyer le poisson dans des sous-intrigues artificielles. Au contraire, personne (psychologues, médecins et proches) ne semblent en mesure de venir en aide à Curtis. Certain qu’un ouragan va terrasser la région, Curtis contracte un prêt pour construire un abri antiatomique.

Face à un tel sujet, Jeff Nichols multiplie les vues sur le ciel menaçant, et la Terre, protectrice. Dernier refuge des hommes, symbolisant le retour à un état pré-natal. Et face au traitement d’un tel sujet, d’une limpidité désarmante, il semblerait qu’un cinéaste américain d’envergure soit né. Mais attendons le troisième film de Jeff Nichols (après Shotgun Stories et ce Take Shelter) avant de crier au génie.

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