Dossier : A.I. (Intelligence Artificielle) de Steven Spielberg

Au XXIe siècle, la fonte des glaciers causée par les nombreux gaz à effet de serre a inondé la majeure partie des terres habitables. Les répercussions furent catastrophiques à l’échelle mondiale : la hausse du niveau des océans a submergé les grandes villes situées sur les littoraux entraînant d’importantes migrations et la famine dans les pays les plus pauvres. Dans les pays au niveau de vie plus aisé, les naissances sont limitées pour qu’un niveau de vie honorable soit conservé. Le robot, solution économique, s’y est taillé une place de choix : il est essentiel à la société et est chargé des tâches domestiques.

Partiellement satisfait des possibilités et des capacités des robots, le professeur Hobby (William Hurt) trouve les intelligences artificielles trop insensibles. Malgré une ressemblance physique entre l’humain et le Mécha troublante, le professeur Hobby est à l’initiative de la création de David le robot sensoriel, moteur et émotif qui aura pour mission d’aimer ses nouveaux parents adoptifs. Vingt mois plus tard, le premier spécimen, David (Haley Joel Osment), est proposé à la famille Swinton dont l’enfant unique Martin est gravement malade est cryogénisé.

 Ce projet a été longuement porté par Stanley Kubrick mais c’est finalement Steven Spielberg qui assurera sa réalisation en 2001. Il s’inspire égaement d’une nouvelle de Brian Adliss, Les supertoys durent tout l’été.

 L’intelligence artificielle sociable

Dès l’évocation du projet de création d’un robot d’amour, l’aspect lucratif est clairement évoqué au contraire du comportement qui doit être adopté par la famille adoptive. A cela, le démiurge et mégalomane professeur Hobby – dont le nom est adroitement choisi pour dénoncer sa mégalomanie et sa superficialité – rétorquera  : « Au commencement, Dieu n’a-t-il pas créé Adam pour qu’il l’aime ? ».

Une fois adopté par la famille Swinton, Monica (Frances O’Connor) procède à l’imprégnation irréversible du robot. Ce n’est qu’à la suite de la lecture de quelques mots-codes performatifs, qu’il va se livrer pleinement à sa tâche de robot d’amour. Monica considère très rapidement David comme un enfant généreux et aimant et très vite une certaine complicité se met tout de même en place entre les deux êtres. Elle est profondément bouleversée par sa capacité à devenir un répondeur téléphonique qu’elle paraît percevoir comme une transformation (plutôt qu’un retour) à l’état de machine.

David va progressivement se percevoir différemment des autres enfants qui ne lui faciliteront pas la tâche. Le robot semble si réel que Martin l’enfant naturel et miraculeusement guéri des Swindon, mais aussi les autres enfants le défient constamment. Martin lui demande d’aller couper une mèche de cheveux de sa mère afin qu’elle l’aime davantage, ce qu’elle va considérer comme une agression. Alors Henry Swinton est tout proche de la destruction de l’enfant-robot. Martin incite David à manger des épinards ce qui lui est impossible et le détraque.

Dans la compétition qui s’instaure entre les deux êtres, il est bon de remarquer que David est de taille plus grande que Martin qui se meut bruyamment et avec difficultés, assimilable à un pantin articulé. A son retour de la cryogénie, Martin regagne son domicile en fauteuil roulant. Dès lors, sa nouvelle vie est dépendante d’électronique et de mécanique. Ce fait est introduit dans un gros plan isolant les roues du fauteuil qui le transporte. Puis, nous pouvons le voir inerte, respirant à l’aide d’un tube. De même, après que David ait surpris Monica dans les toilettes, celle-ci irritée adopte une démarche mécanique pour se déplacer dans la maison. Finalement, La première séquence dans laquelle nous trouvons Martin et David est conflictuelle. Martin veut savoir vers qui son ours-robot va se diriger.

De même, Martin est un enfant froid et consommateur qui considère mal ses jouets, et qui n’hésite pas à les détruire ; David est généreux, il rit et fait preuve d’une grande humanité lorsqu’il dessine un oiseau dont il sait se souvenir et pose les questions métaphysiques, redoute la mort de la mère. Martin le considère comme une poupée ou encore un super jouet dotés de pouvoirs surhumains, défiant les lois de la gravité. Finalement, les meilleurs compagnons de David sont Gigolo Joe, autre variante de robot d’amour destiné à remplacer la prostitution humaine, et Teddy, l’ours-robot que Monica lui a confié. C’est uniquement entre eux que les Méchas se retrouvent sur un pied d’égalité et qu’ils se sensibilisent alors à l’usage intéressé des humains à leur égard. Les humains ne les aiment pas eux mais apprécient tout ce qu’ils peuvent faire pour eux. 

Dès le retour de Martin dans la famille Swinton, David est confronté au problème de son identité, il va chercher sa place dans cette famille qui à présent n’a plus besoin de lui. Conscient de la cruauté de la condition humaine mortelle et une fois évacuées les relations houleuses avec les humains, David se verra révélé le mystère de sa création par le docteur Hobby : il n’est pas unique comme il croyait l’être mais il est simplement le premier d’une production en série d’enfants-robots d’amour qui comptera deux modèles, distincts, une fille prénommée Darlène et un garçon, David. Les robots sont présentés comme une valeur lucrative qui devrait rapidement entrer dans une logique de production massive.

 La forêt dans laquelle les Méchas s’épaulent est protectrice, apaisante et complice des robots dont les humains ne veulent plus car elle aussi est soumise à la domination humaine. Les Méchas y parviennent en morceaux déchargés par un camion d’éboueurs. Notons encore que c’est dans celle-ci que se trouve l’entreprise Cryogenics dans laquelle sommeille Martin. Il s’agit d’une sorte de forêt humide parfaitement conservée, originelle et primitive formée de grandes mousses vertes et de lianes, de grands arbres diffusant la lumière blanche. Elle paraît générer la vie et la paix lorsque les Méchas rejetés parles Hommes s’y retrouvent en harmonie.

Chaque Mécha exprime sa propre personnalité. On trouve la nounou qui adopte et rassure instinctivement David. Souriante, elle lui chante une berceuse apaisante qui sera brusquement interrompue par le tapage retentissant en provenance de la foire à la chair (lire la suite). Gigolo Joe (Jude Law) protège l’A.I. comme le ferait un grand frère. Les intelligences artificielles ainsi regroupées semble former une famille. C’est grâce au soutien de Gigolo Joe qui David va retrouver la trace de son créateur, le docteur Hobby.

Lors de la séquence de la piscine, on peut réellement percevoir le mal-être de l’enfant-robot, qui finira seul au fond de celle-ci les bras ouverts et filmé en contre-plongée, traduisant un déchirement et une incompatibilité avec la vie de la famille Swinton. Cette idée sera reprise lorsque David plonge dans les profondeurs océaniques témoignant de l’animosité des humains envers les Méchas davantage encore que la famille Swinton qui l’abandonna. Une graduation est significativement illustrée, en premier lieu la chute dans la petite piscine familiale, puis celle au fond de l’océan.

L’océan dans lequel échoue finalement David est le même qui est montré au début du film comme générateur. Cette suggestion métaphorique ne nous détourne pas de l’absence d’intervention divine dans la création de l’enfant-robot, elle rappelle simplement que c’est dans celle-ci que naquirent les formes de vie primitives. Tout comme la nature est protectrice des Méchas, l’océan protège l’ intelligence artificielle à la fin du film.

Ces deux échelles de grandeur rigoureusement dessinées ne sont pas sans rappeler la différence entre le monde de l’enfance et celui des adultes. Techniquement, cela est représenté par des plans longs et de durées homogènes en intérieur jour, auxquels succéderont des durées de plans plus hétérogènes en extérieur nuit, instaurant une rupture coïncidant avec l’abandon du robot. En traçant cette frontière, Spielberg semble s’inspirer du divorce de ses parents. Séparation qui a, on l’imagine, laissé quelques traces et dont on peut retrouver quelques éléments dans A.I.

Formellement, la couleur bleue est souvent présente à l’écran, dans la chambre du robot, le ciel et la piscine. Associée à la divinité, elle représente la générosité et suggère l’équilibre, la maîtrise de soi, la tolérance et la bonté. De même, une figure remarquable est le cercle. David apparaît dans la salle à manger le visage encadré par un abat-jour circulaire, Monica se prépare face à un miroir de forme ronde et plusieurs fenêtres rondes se trouvent dans la maison familiale. Le cercle véhicule une image de perfection, d’infinité, d’unicité et d’éternité chez cette intelligence artificielle. Lorsque l’abat-jour encercle son visage, l’image obtenue évoque celle d’un ange auréolé.

Très vite, on peut s’interroger sur le devenir de ce robot-enfant. L’enfance n’étant pas éternelle, quelle va en effet être son évolution possible, sa quête (si tant est qu’il puisse en avoir une) ? S’il ne peut pas devenir un adulte, il décide de devenir un vrai petit garçon de la même manière que Pinocchio. Ainsi pense-t-il, cela devrait lui permettre pense-t-il d’être aimé de Monica (prénom qui étymologiquement signifie unique). David ressent un besoin de fusion affective et vitale avec la mère, tout comme le ferait un enfant naturel avec la sienne.

 La séquence de la foire à la chair

Durant la séquence des jeux du cirque et de l’élimination des Méchas par les Hommes souhaitant conserver un avantage au moins numérique sur ces derniers, Spielberg met en évidence notre mode de fonctionnement occidental qui consiste à mettre en opposition sujet et objet, nature et culture. Il semblerait que l’on ne puisse définitivement pas nous attacher aux objets comme c’est le cas avec les autres êtres humains et plus grave encore, que notre condition humaine occidentale entraîne un rapport dominateur aux objets.

La foire à la chair révèle le côté orgiaque et consommateur d’une foule hystérique et fort bruyante portée par une musique percussive, sombre et distordue et leur désir vitaminé de voir détruit tout ce qui n’est pas fait de chair. Cette envie est décuplée par un présentateur muni d’un petit microphone futuriste qui communique sa perception de l’évènement à la masse et l’harangue tel un prêcheur mystique. Connotée péjorativement, elle consomme sodas et frites et se montre totalement insouciante du devenir des emballages les contenant avant ingestion, jetant même toutes sortes de déchets au centre du chapiteau. Mis en mouvement par des hélices produisant de l’air, ils sont eux aussi au centre du spectacle et David sera traîné dedans avant de prendre place au centre de l’action. La nourriture est lancée aux spectateurs de la même manière que l’on nourrit des animaux dans un parc animalier.

Un portrait aussi dépréciatif de la chair contraste ainsi avec la froideur esthétique du robot luisant. L’agitation de la foule s’oppose directement au calme des robots disciplinés et pleins de sang froid. En outre, cette séquence de la foire à la chair permet à Steven Spielbergde montrer qu’à la différence de l’humain, le propre du robot est sa faculté de réincarnation et d’existence au delà de la chair. On peut penser qu’à l’instar du Major Kusanagi dans Ghost In the Shell de Mamoru Oshii, le cerveau du petit androïde pourrait être implanté dans un autre corps de toute autre apparence sans affecter ses connaissances, stockées dans la mémoire du Mécha.

Les Hommes arborent tous une interprétation identique, déshumanisée. Lorsqu’ils introduisent les Méchas dans l’arène, les premiers ne font pas usage de la parole, seuls les robots communiquent verbalement. De plus, ils sourient malgré le fait qu’ils partagent leur dernier instant de vie. L’inversion polaire que nous avions signalée lors du retour de Martin dans la maison familiale est à nouveau perceptible dans cette séquence durant laquelle les êtres humains se comportent de manière mécanique et les robots témoignent d’une profonde humanité. Le plus ancien Mécha s’exprime davantage que les gardiens.

Lorsque David est interrogé dans la cage où sont enfermés les Méchas par un homme visiblement étonné par sa finition, il est filmé en contre plongée alors que l’homme est filmé en plongée et ce malgré la petite taille de l’enfant-robot. L’homme le rejoindra même par la suite à quatre pattes, le réduisant temporairement à l’état de bête sauvage. Autre particularité géométrique et formelle remarquable, la verticalité des barreaux est frappante. Le trait vertical symbolise le souffle divin à l’origine de la vie. Deux traits symbolisent le dualisme qui anime chaque être ; le bien et le mal, le beau et le laid.

Cette mise en scène rappelle la spectacularisation des arènes romaines ou des corridas. C’est un Mécha qui soulignera l’aspect historique et cyclique, il déclare « l’histoire ne fait que se répéter. » La répétition concerne surtout la volonté d’éradiquer la différence et l’originalité, présentées comme une menace par l’animateur de la foire. Nous apprendrons plus tard que le traitement réservé au Mécha s’explique par le fait que ces derniers sont devenus trop nombreux, trop malins. Les humains redoutent une ère future où les Méchas deviendront la seule espèce sur la planète. Il s’agit donc de l’évocation de la Singularité.

Cette célébration de la vie est brutalement introduite par la rupture subite d’une légère berceuse chantonnée par un Mécha. Par la suite, une voix féminine amplifiée particulièrement désagréable et agressive motivera ce divertissement. C’est au moment de la prononciation du mot « human » (humain) que le timbre de cette voix est le plus agaçante. Les flashes lumineux de type stroboscopique sont nombreux et entraînent parfois le regard hors cadre. En mettant ainsi en scène cette fête, le réalisateur permet à son spectateur d’y poser un regard critique en le plaçant quelque peu à distance.

Pour aller plus loin…

Dans Les machines apprivoisées, comprendre les robots de loisir, Frédéric Kaplan a tenté de déterminer ce dont avait besoin un robot afin qu’il puisse véritablement entrer dans notre monde social. En premier lieu, il s’agit de doter ce dernier de capacités perceptives et attentives permettant l’interaction avec des êtres humains en rendant son monde perceptif le plus similaire au nôtre et en tentant de reproduire notre attention visuelle ou notre manière de voir le monde, par exemple notre attirance vers la couleur. Le robot doit pouvoir déceler la présence de l’être humain ou d’objets dans un environnement proche et pour ce faire il dispose d’une mémoire. Comme on peut notamment le lire ici,  « C’est par expérience qu’un organisme se forge toutes les informations qui lui seront indispensables pour « comprendre » son environnement physique et social afin de s’y comporter au mieux ».

Dans A.I., David doit se hisser au niveau des êtres humains civilisés, et va se montrer adaptatif lorsque ces derniers l’abandonneront. Il constituera modèle de robot adaptatif au sens où l’entend Rodney Brooks ou l’AnimatLab : « A la base du développement cognitif, il y a l’incarnation sensori-motrice, le fait que toute perception entraîne une action, que toute action entraîne une perception, donc que c’est une boucle perception-action qui est la logique fondatrice du système neuronal». Doué de cette capacité sensori-motrice, David peut s’adapter à son nouvel environnement duquel il ne sait rien ou peu et petit à petit parfaire son apprentissage de la vie en société.

Enfin Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique, a étudié l’Homme, l’animal et la machine sous l’angle de l’information. Un concept qui lui est cher est celui du feed-back ou rétroaction. Pour Wiener, ce dernier est essentiel à la fois à la conception de la machine et à la compréhension des êtres vivants. Il permet à des systèmes construits par l’Homme de s’adapter aux changements d’environnements.

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