Critique : Contes carnivores de Bernard Quiriny

Oiseau rare

 

Contes carnivores de Bernard Quiriny est un recueil de nouvelles patchwork, étrange et foutraque, une somme de récits gigognes. Parmi les plus savoureuses histoires on retient celle de la femme-orange (« Sanguine ») celle d’un évêque ayant plusieurs corps, véritable fou à témoins (« L’Episcopat d’Argentine »), le récit d’un écrivain en panne sèche d’inspiration qui va tenter de subtiliser le carnet de notes d’un grand écrivain et de lui voler quelques idées (« Le carnet »). Quiriny joue avec les codes de la communication (rédaction de lettres, de mémoires) et affronte la question de l’inspiration littéraire, avec humour.

Contes carnivores regroupe des textes a priori disparates, écrits dans un style fluide, on retrouve pourtant des éléments communs d’une nouvelle à une autre. Ainsi un personnage mort dans une nouvelle (« Qui habet aures… » à la chute impeccable !) revient plus tard (tout comme le nom d’une mystérieuse société, la SCMN et l’énigmatique Pierre Gould qui s’invite dans plusieurs textes). Ce personnage a le don d’entendre toutes les conversations à son sujet. Mais lorsqu’une femme tombe amoureuse de lui il connaît toutes les peines du monde pour associer un visage à cette voix.

Ce recueil de Bernard Quiriny relate encore les péripéties d’un groupe de critiques en marées noires, une pépite d’humour… belge ? On peut y lire p.87 : « l’assassinat et la marée noire, sachez-le, sont des médailles à deux faces; et lorsqu’on les a condamnés aussi fermement qu’on le peut, en utilisant tout le vocabulaire de la réprobation et du scandale, on n’a gardé qu’une seule de ces deux faces. » Une approche qui n’est pas sans rappeler De l’assassinat comme un des beaux-arts de Thomas de Quincey, cité dans le livre et auquel l’auteur rend hommage.

Dans cet esprit, nous trouvons plus loin les « Souvenirs d’un tueur à gages » qui se félicite de ses oeuvres, contant notamment son affront avec le diable, rien de moins. Nouveau bijou d’humour noir. Enfin, « Conte carnivore » qui clôt et donne son titre au recueil est une réussite totale. Prenant pour objet l’amour d’un botaniste pour sa plante carnivore, la nouvelle nous plonge dans une atmosphère très inquiétante. Elle commence par la réception d’un courrier obscur « on aurait découvert le cadavre atrocement blessé de Latourelle [le botaniste] dans sa serre, comme si une bête sauvage s’était acharnée sur lui et avait déchiqueté ses membres » (p.227) « Conte carnivore » est une nouvelle inquiète et étrange dont la progression crée un climat ensorcelant.

Sous la plume de Quiriny, la part occulte des marées noires, des plantes carnivores, et même des évêques (!) donne naissance à des contes réalistes magiques inspirés par García Márquez (Cent ans de solitude), Borges, Calvino ou Marcel Aymé. Contes carnivores donne envie d’avaler d’une traite toute la filmo d’André Delvaux.

Ce deuxième recueil du chroniqueur littéraire belge pour Chronicart, Evene… est assez inégal, en dents de scie mais impossible à lâcher. Au final, même si l’indécision est là, en retenant le meilleur de ces Contes carnivores, on a franchement envie de découvrir L’angoisse de la première phrase (le premier recueil de Bernard Quiriny) et surtout Les assoiffées, son premier roman évoquant une dictature féministe. Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, les nouvelles s’enfoncent de plus en plus vers l’étrange (sans être borderline non plus). On dévore ce recueil plaisant, à l’instar d’Enrique Vila Matas qui préface ces Contes carnivores qu’il a semble-t-il beaucoup apprécié. Il n’est pas le seul.

Contes carnivores de Bernard Quiriny,

Ed. Seuil, mars 2008

[existe en poche]

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