Critique : The Box de Richard Kelly

Tous en boîte

 

Richard Kelly avait déstabilisé, fasciné, malmené et inévitablement partagé déjà son public avec Donnie Darko, OVNI annonçant la fin de ce monde dans un traitement schizophrénique, sur fond d’altération du continuum espace-temps, devenu culte pour les spectateurs assoiffés de telles expériences cinématographiques. Le réalisateur américain est entré en boulet de canon dans le cinéma sans vraiment concrétiser après ce premier succès avec une seconde réalisation totalement barrée mais plus bancale Southland Tales. Si une horde de fans défendent ce film (sorti en direct to DVD dans l’Hexagone) ses détracteurs ne manquent pas. Le petit génie Kelly est-t-il parvenu à canaliser ses élans de créativité démesurés avec sa troisième réalisation, The Box ?

 

Fin 2009 sortait sur nos écrans The Box, adapté d’une nouvelle de Richard Matheson, Button Button. Un auteur auquel on doit notamment Je suis une légende et Chroniques martiennes. L’autre Richard (Kelly) est tombé dans la science-fiction quand il était petit et s’inspire fortement de la vie de ses parents dans The Box. Le père du cinéaste a effectivement travaillé à la NASA (comme le personnage d’Arthur) et sa mère était professeur (comme Norma). Ce qui n’empêche pas le réalisateur de défendre une science fiction qui tend un miroir aux hommes, métaphysique donc, et profondément inventive. En cela, son écriture est proche de celle de Matheson et Kelly se paie même le luxe de densifier l’intrigue de The Box par rapport à la (courte) nouvelle originale.

 

La livraison d’un mystérieux colis cubique devant le pavillon de banlieue coquet de la famille Lewis (Norma, Arthur et Walter leur fils unique) va changer leurs vies. Kelly se sert de cet emprunt à l’écrivain Richard Matheson pour aller titiller le cocon protecteur du rêve américain (au bonheur aussi artificiel que le sapin de Noël qui trône dans le salon des Lewis). Ce qui nous attend dans The Box : pas moins qu’un complot mondial orchestré par l’énigmatique et néanmoins monstrueux (car défiguré par la foudre) Arlington Steward (Frank Langella).

 

Ce monstre humain, à la face décharnée, propose au ménage Lewis de presser sur un bouton en échange d’un million de dollars. En contrepartie, un inconnu mourra et, on s’en doute, la famille va connaître l’enfer. La sphère surprotégée de la famille, va exploser avec la décision de Norma (Cameron Diaz) de presser le bouton, ouvrant la voie à un cinéma de tous les possibles, à une œuvre métaphysique à tiroirs qui parviendra à retomber sur ses pattes… Dans The Box, ce sont les femmes qui cèdent plusieurs fois à la tentation d’appuyer sur le bouton. On ne peut taxer Richard Kelly de misogyne pour autant, le geste de Norma (et donc sa faiblesse) renvoie plutôt aux mythes grecs (la femme ouvre la boîte de Pandore) et à la Génèse (Eve goûte le fruit défendu).

 

Pendant la première demi-heure du film, Norma et Arthur Lewis (James Marsden) imaginent les problèmes que pourraient causer cette boîte s’ils appuyaient sur le bouton, la couleur rouge du bouton apparait pourtant comme un premier avertissement dont se moque Arthur, sceptique. La tension monte progressivement, les questions que se posent le couple sont universelles, impliquant le spectateur. Il est immoral de préférer un million de dollars à la vie d’un homme. Mais ont-ils réellement le choix tant ils semblent dans une impasse financière ? Kelly a alors recours à une alternance de plans fixes et mouvants pour refléter et accentuer l’indécision du couple.

 

Arrivée comme une offrande, Kelly prend soin de composer un cadre dans lequel la boîte est centrale, à l’extérieur comme à l’intérieur, dans les mains de Norma ou d’Arthur. Les personnages gravitent autour de cette boîte personnifiée, concentrant toutes les attentions, centralisant toutes les attentes. Elle s’interpose entre Norma et Arthur, entre Norma et M. Steward. C’est l’unique pièce qui fait l’objet de gros plans. Une fois le bouton pressé, c’est M. Steward qui apparaît au centre du cadre, au sein même de la maison Lewis. L’intérieur des Lewis est d’ailleurs à géométrie variable : Carrés et rectangles innombrables et enchevêtrés pourraient attester de l’équilibre et de la sécurité perdus. La chambre à coucher des Lewis est tapissée de cercles évoquant à leur tour la protection familiale mise à rude épreuve…

Une fois le bouton enclenché, nous sommes embarqués dans un trip cosmique surréaliste, jubilatoire, déstabilisant. Très lynchien, les pièces du puzzle s’emboîteront peu à peu tandis que d’autres disparaitront. Kelly mène parfaitement sa barque, donne du sens à ce voyage baroque et onirique. Son numéro d’équilibriste – le film est sur un fil et la prise de risque est sans réserve (démesurée comme toujours (!) avec ce cinéaste) mais il s’en tire avec les honneurs, mettant définitivement de son côté le spectateur aventureux. L’intrigue fantastique admet un dénouement presque rationnel. Nous sommes face à une adaptation au sens kubrickien (Orange mécanique, Eyes Wide Shut surtout) ou hitchcockien (Vertigo, Les Oiseaux), dans laquelle le film vient (largement ici) extrapoler la nouvelle originale, lui insufflant une nouvelle vie propre, non sans la trahir mais l’auteur de l’œuvre originale ne criera sûrement pas au scandale. Button, button de Richard Matheson était de plus une nouvelle très courte.

 

Le talent de Richard Kelly est intact. Excellente nouvelle ! Son univers est encore plein de promesses car n’oublions pas qu’il a seulement 35 ans. On le compare à Hitchcock, à Lynch et même à Kubrick. Plus raisonnablement, apparaissent quelques familiarités avec les œuvres de M. Night Shyamalan, le réalisateur du Village ou du Sixième Sens. Comme lui, Kelly s’attache à illustrer les conflits ou complots planétaires par des grandes tragédies familiales. Tous deux font appel à des lectures très symboliques de leurs intentions d’envergure, dans lesquelles bien souvent le sort du monde est en jeu. Richard Kelly confirme donc les espoirs placés en lui après le renversant Donnie Darko. To be continued…


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