Critique : La fonction du balai de David Foster Wallace

Wallace et East Corinth

 

Premier roman d’un auteur américain devenu culte avant de se donner la mort, La fonction du balai est un roman intriguant à plusieurs titres. Mais entrer dans le cerveau de feu David Foster Wallace laissera des traces. Ouvertures.

Pluie de sauterelles. Diplômée de philosophie, Lenore Beadsman est secrétaire chez l’éditeur Richard Vigorous. Percevant 4 dollars de l’heure dans une maison d’édition qui publie peu, Lenore deviendra donc lectrice. Sa grand-mère porte le même prénom et le même nom qu’elle, elle s’est également échappée d’un asile psychiatrique. Son père est gérant de Stonecipher Baby Food à Cleveland, une firme chargée de produire de la nourriture révolutionnaire stimulant la glande pinéale des enfants. Enfin, son grand père a dessiné East Corinth, la ville dans laquelle se déroule la fiction, une ville aux contours de Jane Mansfield ! A cause de l’enchaînement d’ évenements absurdes qui s’abattent sur elle, Lenore doute de son existence réelle, telle un personnage échappé d’un roman de Philip K. Dick. Son standard téléphonique se dérègle, sa grand-mère a disparu, son oiseau débite des tirades remplies de psaumes, d’insultes, d’invitations sexuelles, et enfin, son patron devient son amant possessif et névrosé.

 

Fragments de faux semblants. David Foster Wallace peint un monde en trompe l’œil, une réalité factice, sans relief. Derrière cet édifice superficiel, le monde de l’auteur est peuplé de déserts artificiels, de poupées gonflables, d’un oiseau proférant des théories, d’un psychanalyste qui embrouille et énerve ses patients, n’hésitant pas à recourir à un siège éjectable. La fonction du balai nous interpelle : comment distinguer le réel en carton pâte de la fiction ? Lenore « senior » – lectrice compulsive de Wittgenstein – rétorquerait que la fiction est réelle si il est stipulé dans celle-ci qu’elle l’est.

Le romancier américain encode le réel plutôt qu’il ne le décode. Son récit témoigne de l’infinie complexité et de toute l’absurdité de notre univers. Une technique narrative fragmentée, dans le sillon des grands récits post-modernes chers à Don Delillo ou Thomas Pynchon (que l’on a parfois l’impression de lire). Au fur et à mesure que l’intrigue se déploie, elle gagne en complexité. Pourtant, il ne nous tarde pas qu’elle se résolve tellement il est jouissif d’être manipulé par Wallace.

 

Mots à maux. Si ce roman complètement fou parvient à nous toucher malgré d’incessantes digressions, c’est parce qu’il parle beaucoup de nous. La fonction du balai est une satire au vitriol d’une société en toc. L’auteur ne manque ni de talent (au contraire), ni d’ambition littéraire, ni même de culot, mixant réflexions philosophiques, conversations hyperréalistes et situations venues d’ailleurs telles qu’un oiseau co-animant une émission sur une chaîne de télévision chrétienne ou un directeur d’hôpital psychiatrique accessoirement séducteur de Brenda, la poupée gonflable. Et puis les séances d’analyse de Lénore sont totalement hilarantes. Jay le psychiatre est totalement prisonnier de la thérapie livresque dont il assomme mécaniquement ses patients.

La fonction du balai s’interroge énormément sur le langage. La grand-mère de Lenore, est une lectrice compulsive de Wittgenstein, au point que la pensée du philosophe semble avoir écarté tout discernement. Lenore « senior » pense que tout est contenu dans les mots. Ce sont des codes ouvrant les portes de la connaissance. Les mots permettent de pénétrer en l’Autre. Le poids, le sens, le choix des mots nous fait vite basculer de la fusion avec l’Autre au rejet. Les mots sont les appareils de la manipulation, du mensonge, de la fable. Wallace conteur est parfaitement conscient de son pouvoir. Si son héroïne est malmenée, c’est d’abord à cause de la violence verbale.

 

Impatience. Roman initialement rédigé en 1987, La fonction du balai peut se lire comme une oeuvre d’anticipation (malheureusement) à la Willam S. Burroughs ou Philip K. Dick. Mais Wallace parvient à y injecter du Beckett ! Ces particularités font de La fonction du balai une œuvre incontournable et quasi intemporelle.

La traduction de Charles Recoursé relève de la prouesse. Notre seul regret est que l’univers de David Foster Wallace se soit si précocement refermé. On attend avec la plus ferme impatience son roman Infinite Jest, prochainement traduit. Un roman plus complexe que La fonction du balai

La Fonction du balai de David Foster Wallace

[The Broom of the System, 1987]

AU DIABLE VAUVERT, AOÛT 2009

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