Critique livre : Parapluie de Will Self

 Je suis James Joyce

Résumé : Angleterre, 1971. Un psychiatre, le Dr Zachary Busner, s’intéresse au cas d’Audrey Death, une femme plongée dans un état catatonique depuis près de cinquante ans. Pour soigner sa patiente, Busner lui administre une drogue proche du LSD, qui va réveiller chez elle le récit de toute une vie.
Et c’est un monde fourmillant qui prend corps, celui du Londres de 1915, avec ses usines de parapluies, de munitions, l’émergence du féminisme et du socialisme. Mais aussi la Grande Guerre, dans laquelle se perdent les frères d’Audrey, Stanley et Albert.
Qu’est-il arrivé à Audrey ? Et que fait-elle dans cet asile d’aliénés ? Obsédé par cette question, Busner ne reconstituera le puzzle Death que dans les années 2000.
Multipliant les collisions de récits et d’époques, Parapluie mêle avec maestria la grande et la petite Histoire dans cet extraordinaire roman-fleuve aux accents joyciens.

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Verdict :

En lisant ici ou là ce qui avait été écrit sur ce livre, j’ai cru comprendre qu’il était ardu… Il n’en fallait pas pour me donner envie de relever le défi. Ai-je bien fait ?

Ecrire ce billet sur Parapluie, n’est pas une sinécure tant le livre offre peu de portes d’entrées, de structure et de progression linéaire. Will Self – qui est sans doute l’un de mes auteurs favoris – se lance ici dans une expérimentation littéraire aussi ambitieuse que déroutante. Mêlant d’un bloc l’histoire d’Audrey Death, patiente souffrant de la maladie du sommeil et la grande Histoire (celle de la seconde guerre mondiale), sujet inépuisable (?) à défaut d’être bien original. L’absence de chapitre n’aide pas à la lisibilité du texte tout comme ce mélange des époques (un peu à la manière du Bruit et la fureur, sans indication ni parties), parfois dans une même page. L’influence de James Joyce est revendiquée, tant pis (ou tant mieux) pour le suicide commercial!

On peut apprécier sa virtuosité, son inventivité, sa folie douce et son talent pour les digressions, sa prose alerte et si visuelle, très souvent en roue libre. Pour ne pas dire en mode écriture automatique. On déguste ses métaphores toujours étonnantes comme on revient sans cesse à certains desserts dont on ne parvient pas à se passer… Justement, la recette du chef Will a évolué (disons depuis Le piéton d’Hollywood) tandis que la patte du chef demeure, avec un zeste de plaisir en moins.
Car Parapluie est trop dense, trop indigeste pour être lu d’une traite. Et pourtant je suis un amateur d’écritures aventureuses (Faulkner, Céline, Foster Wallace…) Peut-être faut-il venir y butiner de temps en temps pour l’apprécier. En définitive, il est évident qu’on ne peut aimer autant toutes les « périodes » d’un artiste, qu’on ne peut adhérer à toutes les invitations au voyage proposées et surtout que… tout cela soit ô combien subjectif ; et là, l’ami Will s’est lancé corps et âme dans une entreprise qui ne me convainc pas vraiment. Parapluie est d’ailleurs le premier tome d’une trilogie à venir…

Je ne conseille pas ce livre pour entrer dans l’Oeuvre (riche) de l’ami Will, ayant lui aussi été interné ce qui explique qu’il parle aussi bien et aussi vrai d’un environnement qui semble aussi familier… On peut plutôt préférer le livre Les Grands Singes à Parapluie – mon préféré parmi ceux que j’ai lus – bijou de nonsense et de drôlerie. D’ailleurs, on retrouve le personnage du docteur Busner dans les deux livres!

En bref, Will Self aime toujours autant jouer avec son lecteur et le promener. Cependant, l’auteur n’a jamais autant demandé autant d’implication de la part de son lecteur. C’est à lui de recomposer le puzzle. Voire de faire du collage! De prendre des notes (le plus tôt sera le mieux). N’oublions pas enfin que ce livre a été finaliste du Man Booker Prize en 2012. Ce qui en dit long sur… son ambition ?

je vous conseille de lire cet échange d’e-mails au sujet du livre publié sur le site de Chronicart ; on peut y lire notamment que l’écriture de Self dans Parapluie s’apparente à du free jazz! Belle métaphore (et assez juste).

Un grand merci aux Editions de l’Olivier pour cet envoi!

Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner

Livre 145 × 220 mm 416 pages
EAN : 9782823601909
24,00 €

Critique livre : L’été des noyés de John Burnside

Sixième roman traduit d’un styliste hors pair

Résumé : Dans une île du nord de la Norvège, un endroit désert, magnifique et spectral où l’été est miraculeusement doux et radieux, Liv vit avec sa mère, un peintre qui s’est retiré là en pleine gloire pour mieux travailler. Son seul ami est un vieil homme qui lui raconte des histoires de trolls, de sirènes et de la huldra, une créature surnaturelle qui apparaît sous les traits d’une femme à l’irrésistible beauté, pour séduire les jeunes gens et les conduire à affronter les dangers et la mort. Noyades inexplicables et disparitions énigmatiques se succèdent au cours des nuits blanches de cet été arctique qui donne aux choses un contour irréel, fantasmagorique. Incapable de sortir de l’adolescence et de vivre dans le monde réel, Liv erre dans ce paysage halluciné et se laisse dangereusement absorber dans la contemplation des mystères qu’il recèle.

Sur l’auteur : John Burnside a reçu le Forward Poetry Prizes 2011, principale récompense destinée aux poètes en Grande-Bretagne.

John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Il a étudié au collège des Arts et Technologies de Cambridge. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur des romans La Maison muette,Une vie nulle part, Les Empreintes du diable et d’un récit autobiographique,Un mensonge sur mon père. John Burnside est lauréat de The Petrarca Awards 2011, l’un des plus prestigieux prix littéraire en Allemagne.

A noter que le premier chapitre du livre est visible sur le site de l’éditeur.

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Mon avis : L’été des noyés est un livre qui vaut le détour tant la langue est riche, complexe, juste. Le style est très maîtrisé et certaines métaphores vraiment originales. C’est l’atout maître de ce roman (c’était déjà le cas de Scintillation). Mais ici l’intrigue (et les personnages) gagnent en épaisseur. Les impressions de la narratrice, Liv, quel’on suivra tout au long de ce livre, sont parfaitement décrites. Le style fait penser à Henry James! Car L’été des noyés s’aventure dans le fantastique sans y tomber vraiment…
Nous sommes ici dans un roman introspectif narré par une solitaire hypersensible… Le texte de Burnside contient d’ailleurs de magnifiques passages sur la peinture, en tant que réflexion sur l’acte créatif (de même au sujet de la photographie). Et donne envie de découvrir le peintre norvégien Sohlberg…Par ailleurs, Burnside se révèle fin psychologue, lorsqu’il dépeint les difficiles rapports mère/fille (Angelika/Liv). Aussi, Liv correspond par lettre avec la nouvelle compagne de son père, Arild, avant de la rencontrer ensuite en Angleterre. Et cet arc narratif est passionnant. A mesure que Liv découvre qui était son père, le lecteur en sait aussi peu que la narratrice. Malheureusement, je ne peux pas révéler l’intrigue plus en détail… Cela gâcherait le plaisir du lecteur. Sachez qu’il est de même question d’une mystérieuse Maia, personnage clé de ce roman.
L’auteur nous immerge dans une atmosphère scandinave parfois malaisante, d’une froideur très singulière. Il est à noter l’absence d’effusions de sang, de glauque, de violence gratuite dans L’été des noyés. Burnside parvient à donner une authenticité aux personnages, à insuffler de la vie aux lieux. Car la Norvège – pour ceux qui la découvriraient avec ce roman, ce qui est mon cas – semble faite de contrées mystérieuses, peuplée de légendes. Le talent de poète de Burnside est particulièrement appréciable lors des longs passages descriptifs. Ceux-ci ne paraissent jamais trop longs, nous ne sommes pas dans un roman naturaliste…
On peut regretter que certains passages non dénués d’émotions soient expéditifs mais comme je le disais plus haut, l’intrigue gagne en épaisseur en comparaison avec le précédent roman de l’auteur (c’est d’autant plus prégnant si l’on compare Une vie nulle part – oeuvre de jeunesse de Burnside – avec L’été des noyés).Les références picturales sont nombreuses mais jamais envahissantes. L’auteur trouve ici un équilibre qu’il ne trouvait pas dans Scintillation, à mon humble avis. Un livre à lire!
Nombre de pages : 336
ISBN : 978-2-86424-960-3
Prix : 20 €

Un grand merci aux éditions Métailié pour cet envoi.

Critique cinéma : Wrong Cops de Quentin Dupieux

Synopsis : Los Angeles 2014. Duke, un flic pourri et mélomane, deale de l’herbe et terrorise les passants. Ses collègues au commissariat: un obsédé sexuel, une flic maître chanteur, un chercheur de trésor au passé douteux, un borgne difforme se rêvant star de techno… Leur système fait de petites combines et de jeux d’influence se dérègle lorsque la dernière victime de Duke, un voisin laissé pour mort dans son coffre, se réveille.

Avec Mark Burnham, Eric Judor, Marilyn Manson

Genre : Comédie, Nonsense

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Wrong Cops est une somme de 6 courts-métrages ou 6 sketches ayant pour point comme des flics qui ne font rien de ce que leur fonction exige. Car il n’y a pas de flics pour contrôler les flics. En refusant à tout prix de tomber dans l’écueil du récit classique, ce qui est l’une des forces du cinéma (par rapport au roman ou à la série), Dupieux veut toujours surprendre son spectateur avec au menu de son dernier film tourné en numérique : de l’écriture automatique, du nonsense, des sketches et gags hilarants parfois, quand ils ne tombent pas à plat. Chacun réagira différemment aux gags, selon sa sensibilité et son sens de l’humour (et ses limites) comme j’ai pu l’observer dans la salle de cinéma…

L’image est soignée, léchée. Et si l’auteur clame qu’il a filmé à l’arrache et « comme un connard » (dans le numéro des Cahiers du cinéma de mars 2014), le visuel est pourtant la grande réussite du film : on y trouve ce qu’une technique artisanale et accessible (Canon 7D) permet de faire de mieux. Réussite qui repose en partie sur le savoir-faire de l’équipe, acquis sur les tournages de Wrong et Rubber. Le second est d’ailleurs à ce jour le film le plus ambitieux de l’auteur. Il est à craindre que Dupieux parvienne d’ailleurs à réitérer cette petite prouesse, au pitch inénarrable mais qui avait fait beaucoup parler lors de sa sortie en salles.

Ce qui fascine dans le cinéma de Mr. Oizo ce sont ses personnages. Ils semblent dépourvus de toute espèce de jugeote et répondre à des instincts primaires (l’argent, le sexe) sauf dans la scène finale où le flic Duke donne un point de vue inattendu sur l’au-delà. Ils font tout l’inverse de ce que suggère leur apparence, leur costume. Ils sont aussi en roue libre, comme le film, dont les séquences ont été écrites en état de semi-sommeil (faut-il comprendre sous l’effet des drogues ? Probablement). Au vu de la conclusion très dickienne du film, plutôt agréable, j’ai vraiment ressenti à quel point l’auteur du film était paresseux. Ou plutôt à quel point il peine à construire quelque chose de structuré, un canevas de basse à partir duquel il laisserait libre cours – dans un second temps – au nonsense ; dans lequel il faut bien le reconnaître, il est très habile au point d’en faire une marque. Le réalisateur français ayant émigré à LA a par ailleurs remonté son film, un peu comme Wong Kar Wai l’avait fait avec 2046, mais c’est à mon avis en amont, durant la phase d’écriture, que des ajustements auraient dû avoir lieu.

L’auteur convoque en même temps qu’il lui rend hommage l’univers de David Lynch en faisant tourner Grace Zabriskie et Ray Wise, disparu des écrans… Un imaginaire qui, soit dit en passant, n’a rien à voir avec celui de Dupieux ! Celui_ci est plus proche d’un Beckett, toute proportion gardée, que d’un maniériste comme Lynch. Tout comme dans les précédentes réalisations du cinéaste (et musicien), avec des fortunes diverses, Wrong Cops peine à trouver un second souffle et à convaincre tout à fait. Les histoires que montrent Dupieux gagneraient à être brèves et le court-métrage ou même le moyen métrage lui conviennent mieux.

Le film se fourvoie en séquences peu cinégéniques (un flic musicien qui fait un peu trop écouter sa musique, quel intérêt ?) La bande son signée Dupieux/Oizo est trop envahissante, même si elle vient parfois à propos pour illustrer le grand guignol de Wrong Cops. Elle est trop souvent le moteur d’un récit en roue libre, comme je l’ai déjà dit. Et cela dysfonctionne sur la durée. Si l’on ajoute à cela l’auto-citation, il m’a semblé très clair que Mr Dupieux a mis trop de lui dans ce film et que son cinéma manque d’ouverture. Il signe là un quatrième film mineur, loin d’être un sans faute… car le script est trop brut, pas du tout fignolé, fait de séquences collées les unes aux autres de manière arbitraire et manquant de liant. Curieusement, on peut faire le même reproche à sa musique ! Et ce que dit le responsable de major que visitent Eric Judor (dont le potentiel comique n’est pas vraiment exploité) et le revenant du film (idée magnifique, dickienne à nouveau) en découvrant la musique du flic musicien borgne : il a la sensation en écoutant la musique qu' »il manque quelque chose ». Dupieux est sans doute un créateur trop pressé… Il le confesse lui même dans l’interview accordée dans les Cahiers.

Wrong Cops est tout de même plaisant, hilarant par à coups. Fascinant puis décevant, très drôle puis peu après exaspérant. Le talent du bonhomme est évident. Mais il faut parfois forcer ce talent… Et ça ce n’est pas donné à tout le monde. Une oeuvre mineure et sans prétention ? (vraiment ?)

Critique livre : Le Porte-lame de William Burrroughs

New-York 2014

Difficile et au fond peu utile de résumer un livre de William Burroughs… Lui même ne s’y serait peut-être pas risqué ! C’est une expérience rare, à part, un véritable trip littéraire. A vous glacer le sang par moments. Un livre de jeunesse peu épais (moins de 100 pages) et inédit jusqu’ici en français, étonnamment mûr, que l’on prend plaisir à lire tout en connaissant bien l’oeuvre de Burroughs. Car elle contient en germe ses thèmes de prédilection, annonçant clairement certains passages du Festin Nu.

Le Porte-lame, publié en 2011 chez Tristam

Le Porte-lame, publié en 2011 chez Tristam

Il y a dans le Porte-lame dont l’action se situe en 2014 : des émeutes (est-il utile de faire le lien avec l’actualité ?), de la revente
clandestine de médicaments (la Toile est utilisée à ces fins, entre autres bien sûr, aujourd’hui). Pour expliquer le titre sur lequel on
reviendra, « les porte-lames [sont] ces coursiers qui acheminent médicaments, instruments et matériel des fournisseurs aux clients, aux
praticiens et aux cliniques clandestines, sont un élément essentiel de la médecine parallèle. »

Les New-Yorkais du futur, imaginés par Burroughs dans les années 1970, se gavent de pilules. La plupart bouffent mal et s’en moquent complètement, ils vivotent grâce aux alloc’. L’héro est légale, tout comme le shit. On trouve alors des opiacés vingt fois plus puissants au marché noir. Est-ce là une mise en garde de la part de Sir William, grand consommateur et expert en la matière ? (A lire à ce sujet Junky du même auteur)

Dans le texte cela donne un univers dans lequel « la loi sur la sécurité nationale pose bientôt plus de problèmes qu’elle n’en résout. Des
médicaments qui stoppent le processus de vieillissement ont porté l’espérance de vie à 125 ans, aggravant ainsi les problèmes démographiques. » (p.34)

Au menu, nous retrouvons bien une écriture cut – comme il est dit sur la quatrième de couv’ – ou plutôt une ré-écriture, comme une grande part de l’oeuvre de Burroughs. Ici les situations sont tirées d’un récit d’Alan E. Nourse. Le livre se lit d’un jet, et l’on pense beaucoup à K.Dick durant la lecture. Enfin, ce livre qui brille par sa concision, devenu incontournable ou presque (hors Hexagone est-on tenté d’écrire à nouveau) possède un titre anglais qui ne l’est pas moins. Car celui-ci a été emprunté par Ridley Scott pour son chef d’oeuvre Blade Runner… Si Le Porte-lame manque un peu d’étoffe, son dépouillement contribue à son charme particulier. Tout comme la forme, longue nouvelle aux airs de scénario de film.

Le Porte-lame nous parvient trop tard en France (publié en 2011, mieux vaut tard que jamais) mais il constitue cependant une porte d’entrée idéale dans une oeuvre connue – à juste titre parfois pour lecteurs non anglophones dont je fais partie – pour être un brin aride. Nous le découvrons trop tard car l’univers dystopique dépeint ici de manière visionnaire est… trop proche du nôtre. On dirait parfois des extraits de JT. Ce serait un peu comme découvrir 1984 d’Orwell dans les années 2000.

Publié outre-Atlantique dans les années 70, ce livre était prophétique ! Et il aurait fallu le découvrir à ce moment-là pour l’apprécier à sa juste valeur et rire davantage des prévisions que l’on découvre sous la plume clinique mais acerbe de Burroughs, auteur dont la réputation n’est pas surfaite. Un écrivain qui m’accompagne depuis des années déjà… et mon estime envers lui ne cesse de croître.

Quelles formes pour le cinéma de demain ?

Alors que Gravity connaît un succès retentissant en salles, voici une petite réflexion sur l’avenir du cinéma. En effet, l’un des films de science-fiction les plus passionnants de ces dernières années, Le Congrès d’Ari Folman imagine ce qu’il adviendra des acteurs et du cinéma en 2030. De ce film trip réactionnaire nous pouvons retenir beaucoup de choses. Et imaginer aussi à notre tour dans quelle direction le septième art pourrait aller… En particulier le cinéma de genre, tributaire des évolutions techniques que certains cinéastes rendent responsable du manque de souffle d’Hollywood.

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Quel devenir pour les acteurs ?

Adaptation libre de la nouvelle « Le congrès de futurologie » de Stanislas Lem, Le Congrès représente un univers alternatif dans lequel les acteurs peuvent être scannés par une Major unique qui rachète les droits à l’image des acteurs. La Miramount fait ce qu’elle veut ensuite de l’image de l’acteur grâce aux doubles numériques. L’actrice Robin Wright, jouant son propre rôle dans cette fiction, va signer un contrat juteux la Major peu scrupuleuse. Elle n’aura ensuite que ses yeux pour pleurer !

Dans une mise en abîme alarmante, Ari Folman se projette dans un futur pas très reluisant pour le septième art. Folman traite avant tout de la perte d’un rapport au cinéma qui est en train de changer sur les plateaux de tournage. En effet, avec l’avènement de l’imagerie numérique, l’étape de fabrication des films et du tournage ont évolué. Et le cinéaste israélien rend aussi hommage à la fabrication artisanale des films… Ari Folman explique dans la note d’intention du Congrès :

« Dans l’ère post-Avatar, chaque cinéaste doit se demander si les acteurs de chair et de sang qui enflamment depuis toujours notre imagination peuvent être remplacés par des images de synthèse en 3D. Ces personnages numériques peuvent-ils éveiller le même enthousiasme en nous, et est-ce important ? ».

Hormis la problématique de la cession totale des droits à l’image, traitée de manière réactionnaire dans Le Congrès, la technique de la doublure numérique est en réalité très avancée. Et il n’y a pas besoin d’aller bien loin pour trouver l’Agence de Doublures Numériques puisqu’elle se trouve à Paris. Le but de l’Agence est de créer des « représentations en images de synthèse de personnalités existantes ou disparues. » Il n’y a donc nullement besoin de prises de vues au sens habituel du terme pour obtenir cet effet de réel tant prisé…

L’Agence ADN explique que « les doublures numériques vont remplacer les comédiens dans certains cas spécifiques : prolonger le travail des cascadeurs, pallier une indisponibilité provisoire ou définitive, résoudre une question de logistique, répondre à une difficulté de narration en postsynchro image, etc… » Le cinéma à grand budget est déjà friand de ces techniques… mais cependant, si le métier d’acteur évolue nous sommes encore bien loin du remplacement – même partiel – de ces derniers.

Selon le cinéaste Robert Zemeckis – qui a été le premier à utiliser la technologie en 2004 dans Le Pôle Express – « la performance capture consiste à capturer les mouvements du visage et du corps des acteurs. » La performance capture sollicite beaucoup les acteurs ! Il ne faut pas oublier que c’est aux acteurs que l’on doit la dite performance (voire les performances car un même acteur peut jouer plusieurs rôles). Le moindre mouvement des comédiens peut être enregistré grâce à des capteurs avant d’être envoyé ensuite à des ordinateurs. La performance est donc la base même du procédé.

Des acteurs se sont spécialisés dans ces modes de tournages qui requièrent un jeu bien particulier. L’acteur britannique Andy Serkis (La Planète des Singes : les Origines, Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne) est réputé pour ses rôles en performance capture et en motion capture (Le seigneur des anneaux), qui sont deux techniques bien distinctes.

Interrogé par le magazine Première en 2000, James Cameron expliquait à propos des « synthespians » (acteurs de synthèse) :

« C’est tout à fait faisable aujourd’hui. Il y a des « synthespians » dans le film de George Lucas. Ce qui reste encore a faire, c’est la création à l’écran d’un humanoïde, avec des yeux, un nez, etc., qui pourrait exprimer des émotions de façon crédible. À mon sens, la création d’Humphrey Bogart ou de Marilyn Monroe même si je comprends en quoi l’idée est attirante pour beaucoup de gens — a quelque chose de dérangeant. Ce ne sera jamais qu’une approximation. Ne nous leurrons pas : on ne pourra jamais ressusciter la manière de jouer de quelqu’un. Mais une application de cette technologie pourrait être valable dans une histoire qui suivrait par exemple MeI Gibson sur quarante ans : vous pouvez recréer un Mel Gibson de 15 ans par images de synthèse et lui demander de l’interpréter… »

***

La prise de vue live fait déjà de la résistance (avec succès)

Parmi les grosses productions sorties ces dernières semaines sur les écrans, Star Trek Into Darkness du réalisateur américain J.J. Abrams affichait une certaine nostalgie qui fait écho à celle qui transpirait déjà dans Le Congrès. Tout à fait dans l’air du temps, le deuxième film de Star Trek tourné par Abrams est un reboot de la saga intergalactique bourré d’hommages au cinéma de Steven Spielberg ou de George Lucas. Cinéaste touche-à-tout et fervent geek, Abrams se distingue également en tant que producteur de séries (Fringe, Alias, Lost) et cette forme d’hyperactivité lui permet d’expérimenter comme un laborantin !

Ces bricolages en série donnent à Abrams tout son mordant lorsqu’il se retrouve aux commandes d’une franchise telle que Star Trek… C’est avant tout un cinéaste bankable qui s’adresse aux adeptes de Lost, assumant pleinement un cinéma des trucs, des prises de vues dans d’immenses décors faits à la main. Avec pour modèle avoué le travail de Ridley Scott et son équipe sur le tournage de Blade Runner en 1982 ou encore celui de George Lucas sur Star Wars I à la fin des années 1970. J.J Abrams explique ainsi dans le n°690 des Cahiers du cinéma son travail sur les décors de Star Trek :

« Le premier objectif que nous avions avec Scott dans la construction des décors était de créer le plus de connexions possible entre les espaces pour pouvoir se déplacer réellement. Il y a certains moments où l’on a créé des impressions de continuité par le montage, mais je voulais éviter de travailler devant des greens screens. Les effets numériques ont servi à étendre ou compléter les décors mais ils ne peuvent pas encore remplacer des éléments comme le vent ou la lumière, l’oeil fait la différence. »

A l’écran et tout particulièrement sur grand écran, Star Trek Into Darkness fascine par sa fluidité et son réalisme. Cette approche est diamétralement opposée à celle de Zack Snyder par exemple, qui travaille davantage lors de l’étape dite de post-production des films. C’était un peu le problème de Superman Man of Steel dont les longueurs ne masquaient pas l’omniprésence des effets numériques… Et c’est bien cette façon de faire des films qui est attaquée par Ari Folman dans Les Cahiers du cinéma :

« Avant faire un film se résumait à cela : éprouver l’urgence de faire collaborer plusieurs personnes dans l’instant T du tournage. Aujourd’hui, ce moment n’est plus aussi décisif. Regardez L’Odyssée de Pi, que pouvons-nous voir sur un tel tournage ? Des écrans bleus, des regards fixant du vide. Il n’y a plus d’idée de relation humaine, on peut tout faire en postproduction. »

Actuellement, il ne faut pas oublier que la plupart des films réalisés avec des budgets faramineux tentent de trouver un équilibre entre le cinéma purement virtuel et les séquences live… équilibre qu’avait semble-t-il trouvé Avatar de James Cameron. On peut même penser qu’à l’avenir, les effets numériques devront se faire discrets dans les films. Et que paradoxalement ils pourraient être très nombreux mais concerner pour la plupart des corrections, des retouches afin de gommer par exemple des détails indésirables. En guise de conclusion, laissons la parole au prophétique Coppola dans le documentaire Hearts of Darkness.

Critique série : The Newsroom saison 2, créée par Aaron Sorkin

Synopsis : les coulisses tendues et survoltées de l’émission « News Night », diffusée sur la chaîne d’information en continue ACN, alors que son présentateur vedette, Will McAvoy, un homme aussi talentueux que détestable, est en pleine controverse suite à des propos tenus en direct remettant en cause le rêve américain. Alors que son équipe a déserté, il se voit attribuer une nouvelle productrice exécutive avec qui il a un passif…

Avec Jeff Daniels, Emily Mortimer, John Gallagher Jr.

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La seconde saison de The Newsroom tape juste et vient rassurer les déçus d’une première saison consternante. Le remaniement a été important et prouve que le scénariste (et créateur) de la série, l’intouchable Aaron Sorkin tient compte des critiques faites à son show. La saison 2 contient un épisode de moins que la première ce qui témoigne bien d’une réécriture qui a tout l’air d’avoir eu lieu assez tardivement… et que bien sûr peu d’auteurs auraient pu se permettre. Seulement voilà, le résultat s’en ressent et la nouvelle direction prise par la série est bien meilleure. Elle laisse même entrevoir un fort bel avenir pour ce qui pourrait bien devenir un nouveau hit pour la chaîne câblée américaine HBO qui diffuse entre autres Game of Thrones ou Boardwalk Empire. La saison 2 est tout autant une bonne surprise que la première saison était ennuyeuse. A voir !

Dans cette nouvelle saison, la qualité des dialogues n’a plus rien à envier à ce qui était déjà l’atout majeur de la série A la Maison Blanche. Ils sont incisifs, le débit et la répartie sont remarquables. L’humour est imparable. Mais heureusement, le spectateur européen suit très bien cette série qui focalise sur les coulisses d’un journal télévisé « à l’américaine ». Et plus précisément sur les actions des journalistes et leurs conséquences. Dans cette nouvelle saison ce n’est plus la personnalité et l’intimité du présentateur vedette du 20h qui est développé mais plutôt ce qu’il peut advenir lorsqu’une erreur journalistique advient. Comment est-elle gérée en coulisses ? Quelles sont les parades qui vont être trouvées la chaîne qui se plante ? Il apparaît ici que la rédaction de la chaîne fictive ACN est capable de faire son auto-critique. On peut voir comment l’équipe du JT fait front et fait preuve d’une grande unité après qu’une information ait été communiquée à tort. Même si l’on peut faire le reproche à The Newsroom de montrer une image idéalisée de la profession.

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Ce qui est intéressant notamment, c’est cette approche (anglo-saxonne?) des acteurs de l’information et leur proposition presque spontanée de proposer leur démission. Ils anticipent ainsi une perte de crédibilité auprès du public – peut-on trouver un thème plus d’actualité dans le monde occidental ? Cette pratique est d’ailleurs très courante dans de nombreuses professions et pourtant les journalistes semblent y échapper. Alors que paradoxalement c’est un secteur dans lequel la précarité est légion.

La saison 2 de The Newsroom est plus nuancée que la première. Les journalistes sont certes à nouveau présentés comme des bourreaux de travail mais certains parviennent à réussir dans leur vie affective comme Jim (John Gallager, Jr.) quand d’autres connaissent le doute et des failles dans l’exercice de leur profession comme Maggie (Alison Pill). Ce sont toujours de véritables encyclopédies vivantes mais leurs connaissances ne les empêchent pas de faire des erreurs…

En définitive, la série trouve un véritable équilibre entre l’humour et la réflexion et délaisse quelque peu les intrigues amoureuses qui avaient flingué la première saison. Autre changement pertinent, la série est moins didactique. Alors certes, il nous est toujours proposé un regard personnel sur la fabrique de l’information qui ne prétend pas être un documentaire. Mais n’était-ce pas déjà le cas dans A la maison Banche ?

Enfin, la générosité et l’implication des acteurs – Emily Mortimer en tête et Olivia Munn aussi, plus présente que lors de la première saison – sont remarquables. La troisième saison de The Newsroom aura fort à faire pour se maintenir à ce niveau ! Aaron Sorkin a visiblement trouvé la bonne formule et The Newsroom est assurément plus qu’un simple divertissement.

Critique série : Akta Manniskor (Real Humans) saison 1, créée par Lars Lundström

Les hubots rêvent d’être de vrais humains

Synopsis : Äkta Människor se situe dans un monde parallèle où les robots humanoïdes (Hubot) sont devenus des machines courantes dans la société. Ces Hubots sont très réalistes et sont configurés de telle sorte à remplir une large demande. S’adaptant à tous les besoins humains, de la simple tâche ménagère à des activités plus dangereuses voire illégales, la société semble en dépendre. Une partie de la population refuse alors l’intégration de ces robots tandis que les machines manifestent des signes d’indépendance et de personnalité propre.

real-humansIl est préférable d’avoir vu toute la série avant de lire l’article…

La série série télévisée suédoise Akta Manniskor complète idéalement – autant qu’elle approfondit – les réflexions à l’oeuvre dans A.I. Artificial Intelligence de Steven Spielberg (sur lequel avait travaillé Stanley Kubrick). Dans un univers peuplé de Super Robots humanoïdes USB, plus ou moins perfectionnés selon les usages et les moyens, les machines les plus évoluées sont rapidement ostracisées. Les humains se montrent tout aussi nuisibles que les hubots et largement intolérants,  pas préparés pour deux sous à cette révolution technologique majeure. Ils sont déstabilisés par l’omniprésence de machines si perfectionnées et aussi ressemblantes.

Grâce au hacker Leo Eischer, les hubots gagnent en autonomie et s’émancipent. Malgré tout, cela ne leur permet pas de détecter la mort d’un homme par exemple. Ces hubots sont capables d’ironie, disposent d’une mémoire sans faille, ils sont esthétiques et séduisants même si certaines de leurs expressions ou comportements trahissent parfois leur condition. A côté, les Hommes font pâle figure et sont d’une rare inertie. Les deux « espèces » doivent se recharger et se révèlent incomplètes. Les hubots incarnent un certain idéal humain – au niveau plastique – tout en restant des objets. Immortels, increvables, ils peuvent accomplir les tâches les plus éprouvantes physiquement, sans commettre d’erreur.  Et certains humains en tombent amoureux…

Lorsqu’ils dérangent, les hubots peuvent être débranchés ! C’est peu souvent le cas car les hubots sont attentionnés et de bonne compagnie. Ils demandent aux Hommes avec impertinence à quoi sert leur travail ou bien qu’est-ce qui les rend si différents ? Les personnages s’interrogent alors que l’usage qu’ils font de leur savoir et de leurs capacités…

La série est d’actualité tout en étant pleinement dans l’anticipation. Akta Manniskor vient réactualiser les problématiques soulevées par Isaac Asimov dans son cycle sur les robots. D’ailleurs les robots sont limités par les règles de la robotique de l’écrivain de science-fiction, dans leur fonctionnement de base. L’assassinat d’humains par des hubots ne semblent pas vraiment possible aux yeux des premiers qui font confiance à la conception des robots dont le libre-arbitre semble limité… Que passe-t-il alors par la tête de ces robots initialement conçus pour servi l’Homme et qui voient maintenant plus loin ? (une problématique déjà centrale dans les brilliantissimes Blade Runner et Ghost in the Shell.

Akta Manniskor emprunte aussi lorsqu’elle évoque le hacker capable de modifier son propre corps à la philosophie extropienne pour laquelle une nouvelle espèce supérieure à la nôtre serait possible. La technologie augmentant l’humain donne ainsi lieu au transhumanisme selon Max More et Natasha Vita-More. Les extropiens cherchent à apporter des améliorations à nos capacités intellectuelles, physiologiques, à notre développement émotif et à la longévité de la vie. Ils préconisent l’utilisation de la science pour accélérer notre transition de l’état humain vers le transhumanisme ou vers une condition posthumaine.

L’Homme façonné par Dieu à son image peut-il à son tour donner vie à une créature ? Pour Philippe Breton (A l’Image de l’Homme. Du Golem aux créatures virtuelles, Seuil, 1995), cette question revient de manière récurrente dans les récits de créatures artificielles et malgré tous ses efforts, le créateur humain ne parvient qu’à approcher son but, jamais à l’atteindre tout à fait.

La limite de cette première saison est toutefois de représenter des robots qui ne rêvent pas plus grand que d’imiter leurs créateurs. Pourtant Real Humans est une réussite indéniable qui ne souffre d’aucune longueur ou presque au cours de cette première saison mémorable, soignée, intelligente.