Critique cinéma : Week-end d’Andrew Haigh

Synopsis : un vendredi soir, après une soirée arrosée chez ses amis, Russell décide de sortir dans un club gay. Juste avant la fermeture, il rencontre Glen et finit par rentrer avec lui. Mais ce qu’il avait pensé n’être qu’une aventure d’un soir va finalement se transformer en toute autre chose. Lors de ce week-end rythmé par les excès, les confidences et le sexe, les deux hommes vont peu à peu apprendre à se connaître. Une brève rencontre qui résonnera toute leur vie…

Le script de Week-End est d’une simplicité biblique. Ce à quoi viendra s’ajouter un dénouement on ne peut plus prévisible… mais est-ce là l’essentiel ? Nenni ! Tant l’attention ne faiblit jamais dans cette romance, sorte de Brokeback Mountain urbain, d’une profondeur remarquable, dont la mise en scène doit beaucoup à John Cassavetes.

Voilà donc un drame amoureux tout à fait brut, sans artifice ni extravagance, qui est un instantané des problématiques liées à la communauté gay, mais pas que… Car grâce à une réelle qualité d’écriture (et une sage maturité), Week-End est passionnant par la qualité de réflexion sur l’engagement (ici dans le couple) et le sens de l’observation dont fait preuve le cinéaste, Andrew Haigh. Ce dont tout ou partie du cinéma “de divertissement” semble aujourd’hui quasiment dépourvu.

Je m’explique. Les personnages dépeints dans ce film sont humains, sensibles, pourvus de neurones et d’une épaisseur assez désarmante sur grand écran.  Et cette épaisseur dramatique, faite de conflits intérieurs ne sombrera à aucun moment dans un perte de nerfs ou un règlement de compte stérile auquel on assiste généralement dans un produit grand public… Ici les personnages restent stoïques et affrontent directement ce qui semble être la réalité (pas de coups, d’armes et donc d’hémoglobine). Ils affrontent et surpassent leurs émotions, leurs pulsions et cette maîtrise intérieure a sans doute rarement été aussi bien filmée au cinéma. Voilà ce qui donne en partie toute sa densité à Week-End.

La grande réussite du film consiste également à faire se rencontrer deux personnages opposés mais pas stéréotypés (une nouvelle fois, quelle écriture !). Glen (Chris New) est un être sans attache, un tantinet misanthrope, qui est sur le point de réaliser une fuite en avant en décidant de partir pour l’Orégon, tandis que Russell (Tom Cullen) est orphelin et rêve d’équilibre, prêt à s’engager (rapidement, sûr de son coup de foudre).

Cette opposition de styles ne fait pas d’étincelles, sans doute parce que la rencontre est toute fraîche, mais elle offre la possibilité au cinéaste d’explorer la force des sentiments et de mettre en place un affrontement psychologique qui permettra ou non de retenir Glen. Cet enjeu simple dispose de fondations très solides (et très saines) surtout pour un premier film intime mais pas voyeur, au questionnement philosphique très ouvert mais pas pédagogique et encore moins pédant.

Les deux acteurs principaux, tous deux issus du petit écran sont prodigieux et portent sur leurs épaules un film limpide et sidérant.


De V pour Vendetta aux Anonymous : le masque de Guy Fawkes est-il le garant des libertés fondamentales ?

« Tout esprit profond a besoin d’un masque. »

Nietzsche

Le masque de Guy Fawkes qu’arborait le héros de V pour Vendetta continue de gagner la Toile et les manifestants de tous bords. Comment ce masque hérité d’une bande dessinée permet-il de faire obstacle à toute forme de despotisme orwellien ?

Sybolique du masque dans la fiction

Dans le film V pour Vendetta de James McTeigue, adapté de la bande dessinée éponyme d’Alan Moore et David Lloyd, l’action se situe dans le futur en 2038. Seul rescapé d’une expérience gouvernementale, le personnage principal de V pour Vendetta, défiguré, a recours à un masque pour se rendre indiscernable. Animé par la vengeance, V est le produit d’une société oppressée par le parti unique, appelé Norsefire.

Celui-ci réside seul sous terre dans la galerie des ombres, sorte de forteresse imprenable qui est également un temple d’érudition, lui permettant de se tenir à l’écart des manipulations du parti propagandiste. V fait figure de sauveur, au même titre qu’un super-héros. Yvonne de Sike explique dans Les masques, rites et symboles en Europe : “le masque, choisi ou fabriqué, redouté ou rejeté, invoque le moi perdu, détérioré ou transfiguré de celui qui le porte.”

V trouve dans le masque un outil de fabulation qui lui permet d’embrasser avec force un contre-pouvoir. Le masque revêtu par V lui permet aussi de se consacrer exclusivement à cette cause libératrice autant que de laisser éclater une nature destructrice.

Un masque hérité de la tradition théâtrale

Le masque de V se présente ainsi : sans couleur, les yeux, la bouche et la moustache sont noirs, le reste du visage est blanc. Il occupe l’intégralité du visage et V utilise même une perruque aux longs cheveux et une cape pour compléter son costume. C’est une réplique du visage de Guy Fawkes, connu pour avoir tenté de faire exploser le Parlement anglais au début du XVIIème siècle. Le déguisement représente donc immédiatement la lutte…

Ce masque affiche par ailleurs un rictus. S’agit-il d’un rire diabolique ? V est pourtant un être qui s’exprime sur un ton serein mais qui ne paraît jamais douter de sa capacité à parvenir à ses fins. Georges Buraud définit le masque ainsi dans Les masques : “Un masque, c’est l’apparence d’une figure posée sur un corps auquel elle ne pas appartenir naturellement, et qui, pourtant, est née de lui et en exprime de façon détournée le mystère.”

Spectaculaire, le masque peut tour à tour être centripète et centrifuge, captivant les regards et déroutant en même temps. Mais pour celui qui le porte, le masque est un moyen (de créer une situation chaotique, de délivrer un message) et une fin, un ultime combat. Car toujours selon Georges Buraud, “Un masque, c’est ordinairement une grimace qui agit et persuade. Derrière elle se cache la conscience qui veille et règle souverainement le Jeu”. Le masque de V préfigure surtout l’espoir d’un ordre nouveau.

Utilisé au théâtre ou dans le cas de cérémonies rituelles, le masque fait office de symbole de transition entre le monde des vivants et celui des morts dans certaines cultures. De plus, les références au théâtre sont nombreuses dans V pour Vendetta : V cite Shakespeare et le miroir que l’on trouve dans son repaire porte l’inscription “Vi veri veniversum vivus vici” (Par le pouvoir de la vérité, j’ai de mon vivant conquis l’univers), tirée de l’adaptation théâtrale de Faust par Christopher Marlowe.

A quelles fins est utilisé le masque dans le monde réel ?

Comme le dit Odette Aslan dans Le masque, du rite au théâtre, “le masque ne raconte pas seulement de lointaines luttes mythologiques, il est lui-même outil de lutte, il s’inscrit dans le réel et dans l’Histoire. Sur la Toile d’abord, le collectif d’hacktivistes Anonymous est représenté par le même masque que V. Un choix délibéré. Il ne s’agit pas d’une récupération mais d’un moyen efficace de s’élever contre les dérives liberticides (selon le point de vue) qui pourraient frapper Internet, qui plus est à la suite de la fermeture de diffusion de vidéos pirates Megaupload.

Dès l’arrestation des fondateurs du site, les Anonymous se sont élevés contre la décision unilatérale du FBI qui a décidé de couper l’accès à Megaupload pour tous les internautes de la planète. L’anonymat (le masque) facilite la création d’un mouvement international, global sans distinction de langue ou de culture et surtout sans leadership.

Frédéric Bardeau et Nicolas Danet, auteurs du livre Anonymous, Pirates informatiques ou altermondialistes numériques, expliquaient dans le Huffington Post qu’au sujet des “récentes attaques d’Anonymous contre les sites du Département de la Justice américain, de la Maison Blanche, de Sony, du FBI, etc.. Il s’agit de s’en prendre aux représentations numériques d’un pouvoir économique et politique qui soutient une vision d’Internet en contradiction avec les valeurs d’Internet.”

Cet article est paru dans la revue Amusement.


Critique cinéma : La folie Almayer de Chantal Akerman

Synopsis :  Quelque part en Asie du Sud-Est, au bord d’un fleuve tumultueux, un Européen s’accroche à ses rêves de fortune par amour pour sa fille. Une histoire de passion, de perdition et de folie, adaptée du roman de Joseph Conrad.

Un fleuve qui se déchaîne. Un soleil qui brûle les yeux. Une femme qui perd la tête. Une fille qui chante dans un boui-boui. Un chinois qui rêve sous l’opium. Une chasse à l’enfant dans la jungle. Un éclair ! Un mariage sans amour. Un voile de tristesse. Une gaîté exaltée. Une jeune fille qui marche jusqu’au bout de la nuit. Vous n’aurez pas Nina ! Un soleil noir. Un père crie son amour. Un coin perdu dans le Sud-Est asiatique. Une outcast. Une barque vide qui tremble dans l’orage. Des palmiers frissonnants. Un mort. Des moustiques. Un film tellurique. Une histoire tragique, comme les tragédies antiques qui ne vieillissent jamais. Une histoire vieille comme le monde. Une histoire jeune comme le monde. D’amour et de folie. De rêves impossibles. (extrait du dossier de presse)

Attiré par une telle prise de risque (adapter au cinéma le premier roman de Joseph Conrad, après avoir adapté Proust, avec La Captive) et soucieux de voir comment les longues descriptions de Conrad pourraient se marier au style contemplatif d’Akerman, je suis donc allé voir ce pur objet de cinéma, comme je les aime. En sachant aussi à quel point l’exercice est périlleux…

Ce qui frappe, c’est que La folie Almayer semble autant se référer à des souvenirs de lecture, des reminiscences du texte original, qu’un désir de se démarquer de celui-ci, au moment de l’écriture d’un scénario pour le cinéma. Plus précisément, ce qui a marqué Akerman, c’est l’avant-dernier chapitre du roman de Conrad dans lequel le père est confronté au départ de sa fille, dans la jungle.

La relation père-fille est centrale dans le film, adaptation très libre de ce point de vue là. Une autre liberté prise par rapport au texte original est de noyer le romantisme (profondément) au profit d’une oeuvre minérale. La folie Almayer prend donc la voie d’un cinéma pur, discourant grâce à la puissance de ses images, où les compositions tant sonores que visuelles s’associent et s’entrechoquent parfois, pour faire sens. Expérience sensorielle, La folie Almayer pourrait même trouver le parfait équilibre entre narration et expérimentation si justement la partie “dialoguée” se hissait au niveau du matériau image/son, extraordinaire.

Ce n’est malheureusement pas toujours le cas, car la cinéaste n’arrive pas à se défaire de l’effet gigantisme et “récit biblique” qu’elle veut à tout prix fuir. Cependant, malgré la maladresse et le manque d’incarnation de certaines parties dialoguées du film (ou un problème d’authenticité dans l’écriture ?), la puissance de sa fibre documentaire est fascinante, hallucinante. Au point de mettre au second plan l’intrigue, aussi sèche soit-elle. La touche tellurique de La folie Almayer agrémentée de tout l’imaginaire Conradien (j’entends par là autant les écrits de l’auteur, Au coeur des ténèbres, en premier lieu) et des flashs mentaux, dont on ne peut se défaire, d’Apocalypse Now et même d’Aguirre (le chef d’oeuvre d’Herzog), font du film une réussite indéniable.

Chantal Akerman

Même s’il n’atteint pas la qualité des films d’Apichatpong Weerasethakul, le film assez chaotique de Chantal Akerman fait tout de même penser au cinéaste thaïlandais dans ses meilleurs moments. Mais surtout, il n’en demeure pas moins une expérience absolument indispensable pour ces moments de grâce là ! Puisque Chantal Akerman touche (à nouveau) à ce qui doit faire la spécificité du cinéma, par rapport à la bande dessinée, à la série télévisée ou encore à la photographie, assembler un matériau composite pour donner lieu à un souffle sensoriel inédit et revigorant. Et malheureusement en déphasage total avec les attentes du “grand public”.


Critique cinéma : Take Shelter de Jeff Nichols

Curtis LaForche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite…

Après un mois de janvier riche en sorties de qualité (Millenium, Edgar J.), j’ai choisi de revenir sur Take Shelter, après une seconde vision du film, nécéssaire pour en apprécier toutes les subtilités. Film réellement marquant, il progresse étonnamment beaucoup par images mentales, fruit de visions cauchemardesques de Curtis Laforche (Michael Shannon). Dans le premier tiers de Take Shelter, celui-ci prend des allures de film fantastique, aux effets horrifiques saisissants et dignes d’une grosse production hollywoodienne. On pense d’ailleurs inévitablement au cinéma de M. Night Shyamalan. L’intérêt de Take Shelter, du moins jusqu’à la moitié du film, c’est qu’il est peu évident de relever ce qui appartient aux hallucinations de Curtis et ce qui est du domaine du réel objectif. Mais peu à peu, l’incompréhension des proches (collègue et chef de travail, épouse) montre bien que le personnage principal est victime d’un problème psychologique sérieux. Il est schizophrène.

Tout comme Melancholia, sorti l’an passé, Take Shelter est un film malade, qui joue la carte de l’intime face à une angoisse de fin du monde. Elle est donc perçue depuis la cellule familiale qui se fissure mais tient debout. Et tout comme Melancholia, Take Shelter est porté par des acteurs prodigieux (Michael Shannon et Jessica Chastain).

Take Shelter se concentre pourtant sur cette seule idée : filmer la peur de tout perdre. Alors que dans Melancholia, cela n’apparaît qu’à la fin du film. Et c’est le personnage interprété par Charlotte Gainsbourg qui représente cette angoisse, alors que la mélancolique Kirsten Dunst n’a elle rien à perdre. Dans Take Shelter, Curtis est hanté par cette angoisse, à la suite de ses visions. Il a également peur de perdre la raison. Et progressivement, il sombre alors que la menace semble prendre corps (sans que nous sachions si elle est réelle. Nous le saurons d’ailleurs au dernier plan du film).

Le « héros » n’a aucune autre quête que celle de se rattacher à sa raison, de garder pied dans le réel « objectif ». Lors d’une très belle scène, nous voyons Curtis qui conduit sa famille endormie en voiture. Il s’arrête au bord de la route et descend de son véhicule pour observer les éclairs dans le ciel. Il dit alors : « suis-je le seul à voir cela ? ». Take Shelter ne tente jamais de noyer le poisson dans des sous-intrigues artificielles. Au contraire, personne (psychologues, médecins et proches) ne semblent en mesure de venir en aide à Curtis. Certain qu’un ouragan va terrasser la région, Curtis contracte un prêt pour construire un abri antiatomique.

Face à un tel sujet, Jeff Nichols multiplie les vues sur le ciel menaçant, et la Terre, protectrice. Dernier refuge des hommes, symbolisant le retour à un état pré-natal. Et face au traitement d’un tel sujet, d’une limpidité désarmante, il semblerait qu’un cinéaste américain d’envergure soit né. Mais attendons le troisième film de Jeff Nichols (après Shotgun Stories et ce Take Shelter) avant de crier au génie.


Critique : Polisse de Maïwenn

Synopsis : Le quotidien des policiers de la BPM (Brigade de Protection des Mineurs) ce sont les gardes à vue de pédophiles, les arrestations de pickpockets mineurs mais aussi la pause déjeuner où l’on se raconte ses problèmes de couple ; ce sont les auditions de parents maltraitants, les dépositions des enfants, les dérives de la sexualité chez les adolescents, mais aussi la solidarité entre collègues et les fous rires incontrôlables dans les moments les plus impensables ; c’est savoir que le pire existe, et tenter de faire avec… Comment ces policiers parviennent-ils à trouver l’équilibre entre leurs vies privées et la réalité à laquelle ils sont confrontés, tous les jours ? Fred, l’écorché du groupe, aura du mal à supporter le regard de Melissa, mandatée par le ministère de l’intérieur pour réaliser un livre de photos sur cette brigade.

On prend les mêmes (Marina Foïs, Karin Viard, Joey Starr) et on change tout, semble s’être dit Maïwenn après Le Bal des actrices. En tant que (jeune) cinéaste, Maïwenn n’a pas envie de tourner en rond. On ne saurait lui donner tort, malgré le vent de fraîcheur de sa comédie musicale – documentaire sur les actrices. Elle s’est donc lancée dans l’inconnu en décidant de faire un film sur la brigade de protection des mineurs (BPM) de Paris. Un beau défi ! Qui a commencé par un stage d’observation générateur d’idées.

Prix du Jury à Cannes, Polisse est sur toutes les lèvres et encensé par la critique. Comment pourrait-il en être autrement ? Tant c’est un film sensible, à bonne distance, abouti. Car Maïwenn ne fait ni du “reportage TF1″, ni un film misérabiliste. Elle s’intéresse au liens qui naissent entre les membres de la brigade (on pense inévitablement à Police de Pialat), montre leur aptitude à tenir à distance la gravité des affaires qu’ils ont en charge avec beaucoup d’humour, parfois crû.

L’immersion offerte pas Polisse est assez exceptionnelle, obtenue grâce à une attention permanente au naturalisme des séquences.  Les membres de la BPM sont autant montrés hors de leurs fonctions qu’au travail, aux prises avec leurs soucis quotidiens et avec le caractère absorbant de leur métier. La description du métier aurait d’ailleurs fait mouche auprès des (véritables) fonctionnaires, ce qui atteste de la qualité documentaire du long-métrage.

Maïwenn a, à nouveau, eu la bonne idée de compiler plusieurs affaires (qui ont lieu au sein de la brigade et à l’extérieur, justifiant par là la durée du film, plus de deux heures), de nombreux témoignages permettant d’ouvrir des réflexions sur la pédophilie, la religion, l’évolution des moeurs… Polisse est une réussite au vu de tous les points énoncés plus haut. Et la performance d’acteur de Joey Starr notamment l’élève au rang de futur classique. Le rappeur d’NTM a puisé dans son passé une force qui donne à son rôle toute sa conviction, son expression et ses émotions.

Au vu de films tels que L’Apollonide de Bertrand Bonello ou de ce Polisse, on se dit que l’année 2011 ne cesse de nous mettre le cul par terre ! On en redemande.


Critique : Drive de Nicolas Winding Refn

Synopsis : Un jeune homme solitaire, “The Driver”, conduit le jour à Hollywood pour le cinéma en tant que cascadeur et la nuit pour des truands. Ultra professionnel et peu bavard, il a son propre code de conduite. Jamais il n’a pris part aux crimes de ses employeurs autrement qu’en conduisant – et au volant, il est le meilleur !
Shannon, le manager qui lui décroche tous ses contrats, propose à Bernie Rose, un malfrat notoire, d’investir dans un véhicule pour que son poulain puisse affronter les circuits de stock-car professionnels. Celui-ci accepte mais impose son associé, Nino, dans le projet.
C’est alors que la route du pilote croise celle d’Irene et de son jeune fils. Pour la première fois de sa vie, il n’est plus seul.
Lorsque le mari d’Irene sort de prison et se retrouve enrôlé de force dans un braquage pour s’acquitter d’une dette, il décide pourtant de lui venir en aide. L’expédition tourne mal…
Doublé par ses commanditaires, et obsédé par les risques qui pèsent sur Irene, il n’a dès lors pas d’autre alternative que de les traquer un à un…

En tant qu’hommage au cinéma Grindhouse, ce Drive est une curiosité, qui aura davantage sa place sur l’étalage des Boulevard de la mort ou Planète Terreur que de Macadam à deux voies ou même Collatéral. Surprise donc de voir le cinéaste du Guerrier Silencieux débouler sur le ring des Tarantino et Rodriguez.

Nicolas Winding Refn se distingue des deux chouchous des cinéphiles en proposant un film d’action classe, sec, kitsch. Dans Drive, kitsch réunit aussi bien goûts doûteux (police de générique rose bonbon indigeste, bande-son hideuse) qui s’entrechoquent avec une photographie (de Newton Thomas Sigel, directeur photo de Bryan Singer) et une mise en scène appliquées (prix de la mise en scène à Cannes). Enfin, Ryan Gosling ne devait sans doute pas être très loin du prix d’interprétation. Il l’aurait d’ailleurs mérité tant son jeu est précieux et valorisé par le minimalisme de l’écriture. On regrettera cependant le peu de présence à l’écran de Bryan Cranston (Breaking Bad), immense acteur du petit écran. Et il est à noter également le petit rôle de Christina Hendricks (Mad Men), autre programme au succès critique et populaire diffusé sur la chaîne américaine AMC.

Drive n’est pas la bombe annoncée. Plaisant mais vain (cinéma d’exploitation oblige, sans doute), esthétisant jusqu’à l’ennui et dépourvu de la moindre touche d’humour, à la différence de Bronson par exemple. Il m’est bien égal que N.W. Refn révolutionne le cinéma de série B (quand bien même ce serait le cas) et j’aimerais le voir dans d’autres projets avec d’autres ambitions. Mais le bougre s’est fait plaisir cette fois-ci et on ne lui en voudra pas (trop). D’ailleurs, j’explique ma réaction par le fait que le parti pris (esthétique) du cinéaste est tel que le film devrait susciter des réactions passionnées, extrêmes.

Aussi la secheresse du film m’a franchement intrigué, l’écriture est minimaliste à souhait, adroite. La première moitié de Drive, grâce à la durée des plans qui tranche intelligement avec les codes du film d’action, est une curiosité… pour ceux qui ne connaissent pas le cinéaste ! La seconde partie du film est un hommage trop appuyé au cinéma d’exploitation. La débauche de violence esthétisante qui gagne alors le film fait peine à voir pour qui la rejette. Mais il est/sera très intéressant de voir comment ce cinéma d’entertainement faussement intello sera accueilli par un public qui n’en demande sans doute pas tant… Qu’importe, le prochain coup de Nicolas Winding Refn sera scruté tout de même avec attention sur ce blog.


Critique : Habemus Papam de Nanni Moretti

Synopsis : Après la mort du Pape, le Conclave se réunit afin d’élire son successeur. Plusieurs votes sont nécessaires avant que ne s’élève la fumée blanche. Enfin, un cardinal est élu ! Mais les fidèles massés sur la place Saint-Pierre attendent en vain l’apparition au balcon du nouveau souverain pontife. Ce dernier ne semble pas prêt à supporter le poids d’une telle responsabilité. Angoisse ? Dépression ? Peur de ne pas se sentir à la hauteur ? Le monde entier est bientôt en proie à l’inquiétude tandis qu’au Vatican, on cherche des solutions pour surmonter la crise…

Avec Michel Piccoli, Nanni Moretti…

Quelle bonne surprise que ce Nanni Moretti de rentrée ! Surtout pour ceux qui pourraient s’attendre à un film aussi chiant qu’une prière et qui se révèle à l’arrivée plus drôle que La Chambre du Fils (évidemment), mais aussi que Le Caïman. Car Habemus Papam est une satire du concile œcuménique et du Vatican façon Aprile. Une oeuvre au 15ème degré qui interroge cependant l’effritement de la foi, l’intrusion de la politique au Conclave lors de l’élection du nouveau Pape et même le refoulement chez celui-ci (sobrement et justement interprété par Michel Piccoli) !

Caricatural mais ne mettant pas de côté quelques réflexions profondes, Habemus Papam peut donc faire sourire jusqu’aux plus conservateurs des chrétiens.  A condition de savoir rire de soi-même, un rôle dans lequel Moretti excelle ! Un film qui n’aurait pas pu être écrit par un autre italien que Nanni Moretti serait-on tenté de dire…

Au final, cette petite virée au Vatican est le coup de coeur comique de cette rentrée. Habemus Papam est impertinent mais c’est un joyau inmanquable. Car voir un Pape fan de Tchekhov fréquenter les bars et les métros, se livrer à son introspection et entrer en thérapie n’a pas d’équivalent. Et Nanni Moretti signe un tel retour en grâce que son oubli au palmarès cannois est incompréhensible ! Le bon point c’est qu’on peut se dire que le scénario de Hearat Shulaym (Notes de bas de page) de Joseph Cedar devrait être extraordinaire s’il a surpassé l’écriture de Moretti…


Dossier : Fahrenheit 9/11 de Michael Moore, Dans l’ombre du 11 septembre

A l’occasion du dixième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, voici une partie de l’analyse de Fahrenheit 9/11 de Michael Moore. Un article paru initialement sur Mediagonal.

La sortie en salles de Fahrenheit 9/11 précédait la réélection de George W. Bush, en 2004. C’est une œuvre qui n’a pas été beaucoup vue aux Etats-Unis. Michael Moore donne à voir dans son documentaire, dans un style qui lui est propre et parfois en se mettant lui-même grossièrement en scène, les artifices primaires et les diverses manipulations auxquelles certains médias peuvent recourir pour accroître leur audience.

Le vrai talent de Michael Moore est de parvenir à se réapproprier les effets de manche des grands médias, insufflant par là-même à son travail de documentariste une grande ambiguïté, expliquant peut-être certaines réactions épidermiques. Avec Fahrenheit 9/11, son entreprise pamphlétaire, tendancieuse au possible, récuse pourtant le sensationnalisme du 11 septembre (en refusant par exemple de montrer les tours jumelles heurtées puis détruites). Si les images de la percussion du World Trade Center par un premier Boeing détourné ont été vues en boucle sur les écrans de télévision, sur Internet et au cinéma, les vidéos de l’écrasement du second avion sur la tour jumelle ont été retransmises en direct à la télévision. D’après le philosophe allemand Jürgen Habermas, il s’agit d’ailleurs d’un évènement historique mondial car il y a simultanéité de la réalité et de sa représentation à l’échelle mondiale.

Dès le générique d’entrée, intervenant après 10 minutes de film, une série de plans rapprochés sur les principales personnalités politiques de l’administration Bush apparaît. Le montage du documentariste rend visible ce qui ne devrait pas l’être — il vise métaphoriquement ce qui est banni du petit écran —, les images des acteurs politiques avant leur passage à l’antenne. On peut ainsi les voir choyés, arrangés parfois avec une pointe d’humour comme c’est le cas avec Paul Wolfowitz qui humidifie son peigne avec sa propre salive pour parfaire rapidement sa coiffure. Michael Moore rend visibles les coulisses du show politique à l’américaine. Il interroge l’envers du décor et les codes de fabrication de l’opinion politique avec les citoyens, à travers le prisme médiatique, le quatrième pouvoir. L’acte du maquillage symbolise l’illusion, la mise en scène et donc la manipulation possible. C’est sur cette dernière que le cinéma de Michael Moore se focalise.

Toujours dans le générique d’entrée, Michael Moore a recours au ralenti pour scruter au plus près ce qui est hors antenne. De même, les zooms qui isolent à deux reprises les regards de Donald Rumsfeld et John Ashcroft, sont un moyen figuré de pénétrer l’esprit de ces hommes politiques, au-delà de leurs discours officiels et de déclarations publiques bien huilées. C’est en s’intéressant tout d’abord au hors champ que le dispositif informationnel est démonté. Michael Moore s’appuie sur une bande son qui tend à ralentir la succession des images de ce générique d’entrée, interrompu par des cartons destinés à présenter les principaux membres de l’équipe technique du film, lettres blanches en majuscule sur fond noir, avec fondus enchaînés. La conséquence de ces préparatifs majestueux n’est autre qu’un écran noir, soit le vide, le néant. Le son des avions s’encastrant dans les tours du World Trade Center qui accompagne cet écran noir durant quelques secondes rend possible une autre lecture : le drame du 11/9 succède à la vaine mise en scène et à trop d’inertie.

Les réactions qui ont suivi le 11 septembre 2001 sont particulièrement significatives d’une appropriation partisane du quatrième pouvoir. Le réalisateur oppose ainsi rapidement ces figures surprotégées des hommes politiques aux visages déchirés et meurtris des Américains, les yeux au ciel, quelques minutes après les attaques du 11 septembre. Les figures burinées sont sans doute à comparer avec celles des jeunes victimes des attentats d’une part ; ils s’opposent d’autre part aux jeunes victimes de guerre que nous voyons plus tard dans le documentaire.

Michale Moore souhaite délibérément heurter son spectateur lorsqu’il a recours à ce type de rapprochements. Après un noir total sur lequel le documentariste appose le son des avions percutant le WTC, nous voyons une femme en sanglots qui apparaît à la suite d’un long fondu enchaîné, tentant de reproduire le réveil désagréable des Américains. Car avant le générique, Michael Moore montrait un enfant allant se coucher.

D’une part, la Maison Blanche a négligé les menaces d’attaques terroristes et a souhaité réduire l’enveloppe dédiée à la lutte anti-terroriste comme cela est rappelé dans Fahrenheit 9/11. De l’autre, le monde pleure une attaque aboutie d’une violence spectaculaire, à l’impact mental indélébile. On aperçoit le défilé des voitures noires blindées des impénétrables protagonistes du gouvernement, faisant suite à l’énumération de visages américains contusionnés postérieurement à la découverte — on l’imagine — des tours en flammes.

Moore oppose donc la sphère politique suffisante, se jouant de toute menace terroriste, aux civils subissant de plein fouet cette attaque que nul ne soupçonnait. Le documentariste oppose donc les hautes instances décisionnaires irresponsables aux jeunes victimes directes ou collatérales internationales du 11 septembre, des guerres en Afghanistan et en Irak.

Lire la version complète de l’article sur Mediagonal


Critique : La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli

Synopsis : Un couple, Roméo et Juliette. Un enfant, Adam. Un combat, la maladie. Et surtout, une grande histoire d’amour, la leur

Pour sa deuxième réalisation, Valérie Donzelli livre un film juste. Car avec un tel sujet (un couple – et le spectateur – suivent l’évolution d’un cancer qui se déclaré chez leur enfant), La Guerre est déclarée aurait pu verser dans la complaisance. Ou au contraire : une leçon de vie du genre vis ma vie.

Pour faire face à l’impensable, un bébé de 18 mois atteint d’une tumeur, La Guerre est déclarée est plein d’actions, d’abdications et de joies (symbolisées pas la Grande Roue), de surprises, de vie. Roméo (Jérémie Elkaïm) et Juliette (Valérie Donzelli) se battent avec leurs armes : détermination, courage, espoir, humour, amour.

Je ne crois pas avoir déjà vu un mélo dégager autant d’energie positive. C’est l’objet du film : défier ses peurs, surmonter la maladie et tirer des forces de ces épreuves. Jusqu’ à en faire une fiction.

La seule fausse note intervient d’entrée, ainsi nous en sommes directement débarassés : la rencontre entre Roméo et Juliette… Celle-ci fait un peu peur ! Mais on comprend pourtant que c’est une manière de tenir à distance le réel, d’où Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm tirent la matière du récit. La suite ne peut que surprendre (en bien) : en quelques vignettes, la joie d’avoir un enfant se transforme en enfer. En plus d’être une cinéaste inspirée (taille et durée des plans, mise en scène et choix des instants représentés), Valérie Donzelli est une très très bonne actrice. Jusqu’à faire un peu d’ombre à Jérémie Elkaïm.

A l’instar de Tomboy, voici une nouvelle pépite française tournée avec l’appareil photo Canon 5D. Une nouvelle génération de cinéastes féminines a pris le contrôle du cinéma français (et c’est tant mieux) : Valérie Donzelli, Céline Sciamma (Tomboy), Sophie Letourneur (La Vie au Ranch), Rebecca Zlotowski (Belle Epine) ou encore Mia Hansen-Love (Un Amour de Jeunesse).


Critique : The Future de Miranda July

Synopsis : Sophie et Jason, un couple trentenaire, vivent dans un petit appartement à Los Angeles. Dans un mois, ils adopteront Paw Paw, un chat abandonné. Un peu paniqués à l’idée de perdre leur liberté, ils quittent leur travail et se donnent 30 jours pour accomplir leurs rêves. Sophie et Jason vont tenter toutes les expériences jusqu’à traverser l’espace-temps pour donner une nouvelle chance à leur futur.

Ce qui fait de The Future un film décidément à part, c’est le côté touche-à-tout de son auteur. Miranda July est écrivain, performeuse, réalisatrice, scénariste, actrice. Pour laisser libre cours à son imaginaire, Miranda July a créé son réseau de distribution de films Big Miss Moviola. En 2005, elle obtient l’International Filmmaker’s Award du festival de Sundance et la Caméra d’or à Cannes pour Moi,toi et tous les autres. Ses performances et projets multimédias ont été présentés au MoMa, au Guggenheim et aux Biennales au Whitney Museum de New York. Originaire de Berkeley en Californie, Miranda July vit aujourd’hui à Los Angeles. The Future n’est que son deuxième long-métrage.

The Future est un conte surréaliste durant lequel Sophie (Miranda July) et Jason (Hamish Linklater) marquent une pause pour faire le point à l’approche de la quarantaine, pour observer le temps qui a eu raison de leurs idéaux. Un film sur trois pattes, un trip bien barré, une comédie douce amère qui se nourrit autant de science-fiction que du quotidien et porte la signature de la réalisatrice de Moi,toi et tous les autres. On y trouve un chat, Paw Paw, en voix off s’il vous plaît, une lune omipotente, une prof de danse adultère, un mari qui se reconvertit en bénévole.

Inquiétant et étrange, l’onirisme et l’exquise absurdité de The Future, sa teneur philosophique n’ont rien à voir avec l’innocent Beginners de Mike Mills (le mari de Miranda July) auquel une partie de la critique paresseuse s’est empressée de le comparer. Le second film de Miranda July sonne comme une invitation à s’affranchir du temps, à prendre (vraiment) le temps d’observer (ce qui n’est pas ordinaire, à écouter (les autres, ses envies), à dérailler pour mieux s’assurer de sa trajectoire amoureuse, sa carrière, sa vie.

Enfin, la bande-son de Jon Brion (Magnolia, Punch Drunk Love) colle parfaitement avec les images et la mise en scène de Miranda July. Loufoque, The Future a assurément tout pour diviser. Le parti pris est à la fois trop rare et trop sincère pour être évité.


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